vendredi 27 septembre 2013

La Libération animale, de Peter Singer



On parle volontiers de lui comme de l'un des grands philosophes du moment. Un incontournable.Tant il est vrai que le sort que nous faisons aux animaux paraît mériter, aujourd'hui plus qu'hier, d'être pensé en profondeur, loin du paternalisme des « sociétés protectrices » et de la sensiblerie souvent ridicule qui a cours dans certains milieux sociaux. Comme souvent, ce courant de pensée prend appui sur un petit nombre de mots-étendards. L'un d'eux, « spécisme », formé sur le modèle de « racisme » permet de stigmatiser par une analogie facile tous ceux qui ne seraient pas convaincus que toute espèce animale a les mêmes droits que les hommes et les femmes. Le puissant Paul Watson, héraut (mais pas héros) de la défense des grosses bêtes aquatiques au dépens des hommes (même si évidemment les harponneurs japonais ne sont pas les plus sympathiques de nos semblables), est passé par là et pas grand-chose après lui ne sera comme avant, il faut le savoir.

Vous avez dit philosophie ? Je dois dire que je n'en ai guère vu, dans le livre de Peter Singer. N'y cherchez pas, en particulier, une réflexion sur ce qu'est le « règne animal », ce qui le distingue des autres formes de vie et en quoi l'espèce humaine s'en distingue (car elle s'en distingue, et je ne sache pas qu'un dauphin puisse avoir recours comme je le fais en ce moment à un MacBook – dommage pour la marque à la Pomme ! - pour écrire un article sur la libération animale). Pas un mot, tout au long du livre, sur la notion de « conscience ». Evidemment, c'est le propre de l'homme. Le propre de l'homme que ce potentiel d'involution qui lui permet de mobiliser un « logos » et de le tourner aussi bien vers lui-même que vers ce qui lui est extérieur. La conscience, sur laquelle les penseurs anglo-saxons ont tant et si intensément réfléchi (je pense à Daniel Dennett, mais il y en a d'autres), ne sert pas la cause de l'antispécisme tel qu'il s'exhibe aujourd'hui. On s'abstiendra donc d'en parler.

De tout ce qui précède, on pourrait facilement conclure que je suis en désaccord radical avec les thèses de Singer. En fait, non ; les choses sont un peu plus compliquées.

Pour l'essentiel, le livre de Peter Singer est une compilation des mauvaises manières (pour employer un euphémismes) que les hommes font subir aux animaux. L'auteur a visité des laboratoires où l'on pratique l'expérimentation animale, des fermes industrielles, des « batteries » d'élevage de poulets. Il a lu beaucoup de littérature sur la question, notamment les revues – pas toujours passionnantes ni ragoûtantes, sans doute – destinées aux fermiers. Il nous décrit et nous montre à longueur de pages comment les animaux souffrent, et les réactions qu'ils développent face à ce qu'ils subissent. On le savait, bien sûr, mais tous les détails qu'il nous fournit nous le font voir de manière encore plus nette. Les hangars d'élevage d'animaux, où ceux-ci ne voient jamais le jour ni leur milieu naturel, sont de véritables visions d'enfer ; ce qu'il peut y arriver de mieux aux animaux est de mourir vite. L'auteur a raison de le souligner. En plus, les produits qui en sortent ne sont pas de la meilleure qualité. La logique du rendement est venue pervertir le système, tout comme le taylorisme était venu vicier à la base la notion de progrès technique. Il y a désormais derrière tout cela de gros intérêts financiers – Singer cite un éleveur justifiant ses pratiques en disant que ses installations « coûtent cher » : cela a le mérite d'être clair - , des « lobbys » et des circuits de commercialisation où les intérêts des différents intervenants sont liés.

Cette partie de l'ouvrage est réellement convaincante. Nous mangeons trop de viande, c'est sûr. Devenir végétarien est sans doute légitime. Mais que vaut une pratique individuelle – même si elle n'est pas totalement isolée – dans un tel contexte ? Quel peut être son effet ? Cette forme de militantisme n'est-elle pas appelée à rester anecdotique ? Ce faisant, le résultat premier que l'on obtient n'est-il pas de se compliquer l'existence ? Je suis pour ma part perplexe. Ou bien alors on fait le choix du végétarisme pour des raisons de santé et de bien-être – et c'est tout autre chose. Il est un fait acquis en tout cas que dans ce domaine la recherche de la réussite économique suppose l'anéantissement préalable de toute considération éthique (car pour moi le rejet de la souffrance, humaine ou animale, relève de l'éthique humaine). Et ce n'est pas acceptable. Le capitalisme bête et méchant a encore frappé, l'humanisme éclairé doit s'y opposer de toutes ses forces.

Sur l'expérimentation animale, Peter Singer semble être beaucoup plus à court d'arguments. Il nous explique que, souvent, l'expérimentation animale n'est pas pertinente scientifiquement. Par exemple, des médicaments testés sur des animaux s'avèrent inefficaces ou au contraire toxique, alors que sur l'être humain on s'apercevra ensuite que c'est l'inverse. Entre-temps des animaux ont souffert – pour rien. Il nous explique encore que certaines expériences sur l'animal ne produisent pas de résultats significatifs. On les réalise parce que les chercheurs et les laboratoires sont là pour cela, et qu'il faut bien « publier ». Certes. Je veux bien croire que ces situations existent et il me semble évident – c'est d'ailleurs le propre de toutes les activités humaines – qu'il y a eu des abus. Mais dans un monde de la recherche marqué par la concurrence entre les équipes, par la culture du résultat et, plus encore, par la recherche de financements, comment croire que la plupart des expérimentations animales sinon toutes pourraient être supprimées sans entraver en rien l'avancée des connaissances scientifiques ? Dans le système nord-américain, caractérisé par l'obsession de l'argent à tous les niveaux, est-il raisonnable de penser que l'on finance abondamment et de manière durable des programmes de recherche insusceptibles par leur principe même de déboucher sur des conclusions valables ? Et existe-t-il un « lobby des producteurs d'animaux de laboratoire », semblable à celui des éleveurs, assez puissant et bien introduit pour empêcher tout changement ? Cela paraît peu probable. Il n'en est pas moins vrai que s'attaquer à la souffrance inutile des animaux est, là aussi, une cause hautement légitime. Mais il ne faudrait pas, pour se faire, abandonner son discernement et son sens de la mesure à la porte des laboratoires.

Reste une dernière série de questions, pour élargir un peu le débat. Les Pays sous-développés en sont en général restés à des méthodes d'élevage artisanales ; c'est, au contraire, dans les Pays à haut pouvoir d'achat que l'élevage industriel s'est implanté. Il en résulte ce paradoxe : dans les Pays qui auraient besoin de se nourrir abondamment et à faible coût, les produits correspondants ne sont pas disponibles ; inversement, là où les consommateurs disposent d'un haut pouvoir d'achat, on leur offre, en première intention, des produits bon marché et de basse qualité... Autre question, liée à ce qui précède : la possibilité de nourrir la planète n'est-elle pas liée, précisément, à la possibilité d'accès aux produits d'une agriculture et d'un élevage industriels, seuls à même de produire les quantités nécessaires pour une population en plein développement ? Ne faudrait-il pas en conclure que cette forme de production est un mal nécessaire ? Et peut-on envisager, à l'échelle de la planète et sur la base de la prospective démographique, que ce ne soit que provisoire et qu'on puisse ensuite s'orienter vers des modes de culture et d'élevage à la fois durables au regard des ressources de la planète et respectueux des valeurs éthiques ? L'un des enjeux majeurs du développement est bien celui-là.


mercredi 21 août 2013

Comment améliorer les oeuvres ratées, de Pierre Bayard


Dans notre parcours de lecteurs, nous y avons tous été confrontés : le livre qui ne nous intéresse pas, qui nous tombe des mains, dans lequel nous ne réussissons pas à « entrer ». Certes, ce qui s'exprime là, c'est notre subjectivité. Mais il arrive aussi que l'opinion générale déprécie tel ou tel ouvrage, le considérant comme « raté ». Ne parlons pas de livres d'auteurs inconnus et qui le resteront : ceux-là, personne ou presque ne les lit. Non, la vraie problématique est celle d'auteurs célèbres et célébrés, ayant commis un « mouton noir » dans leur bibliographie. Pierre Bayard en cite plusieurs exemples : Jean Santeuil pour Marcel Proust, Fort comme la mort pour Maupassant, l'Amour pour Duras, la Henriade pour Voltaire, Dieu pour Victor Hugo, etc. Ces livres sont connus parce que leur auteur l'est par ailleurs. Pourquoi donc les considère-t-on comme « ratés », c'est-à-dire inférieurs au reste de l'oeuvre, ne pouvant en aucune manière prétendre au statut de chefs-d'oeuvre, alors même que leur auteur avait par ailleurs parfaitement démontré sa capacité à susciter enthousiasme et admiration chez ses lecteurs ?

Pierre Bayard – qui, on s'en souvient, nous avait régalé en nous démontrant qu'il était indispensable et salutaire de savoir parler des « livres qu'on n'a pas lus » - se livre à une approche qu'il qualifie de « scientifique » du ratage en littérature. S'efforçant de ne jamais fléchir dans la rigueur de son analyse, il en vient ainsi à montrer que les « œuvres ratées » souffrent toutes d'un même défaut : la mauvaise prise de distance entre l'auteur et le lecteur. Tantôt cette distance est trop faible, l'écrivain veut embarquer son lecteur sans ménagement et sans conditionnement préalable dans une sorte de délire qui lui est tout personnel, et l'on parlera alors d'une « hallucination », dans laquelle il est impossible au lecteur de s'impliquer ; tantôt, au contraire, l'oeuvre, froide et hermétique, stérilise à l'avance les tentatives d'approche. Dans l'un et l'autre cas, le « plaisir du texte » est absent ou corrompu par le texte lui-même.

Bien exposée, bien illustrée, cette thèse est tout à fait convaincante. Elle joue sur l'interaction auteur / lecteur, sur le fait que le lecteur – comme on peut le constater à merveille dans chaque page d'un chef-d'oeuvre comme la Recherche – est à la fois contraint par le discours de l'auteur et invité à susciter en lui la richesse foisonnante de ses propres rêves et de ses propres souvenirs et sur l'équilibre et la cohérence formelle dont l'auteur, quel que soit le genre littéraire qu'il a choisi et le style qu'il adopte, se doit de faire la démonstration.

Là où les choses se gâtent un peu, c'est lorsque Pierre Bayard se prend tout à coup d'envies réparatrices sur les œuvres qu'il cite et étudie. Est-il légitime de vouloir « améliorer » ces œuvres ? Le livre refermé, nous en doutons plus que jamais. Produits défectueux, elles sont des objets d'étude intéressants pour le critique : leurs défauts sont intéressants, car il importe de les connaître pour ne pas les reproduire. Hormis cela, les « œuvres ratées » peuvent bien le rester et subir le sort qui leur est « naturel » : l'oubli. Un oubli relatif au regard des autres œuvres du même auteur. Nous n'avons nulle envie de relire une « Henriade » améliorée. Les éditeurs feront bien de se consacrer à autre chose qu'à la publication d'un tel ouvrage. N'améliorons pas les œuvres ratées, consacrons-nous, lecteurs, à en lire par préférence d'autres. Et là où Pierre Bayard s'égare à peu près complètement, c'est lorsqu'il nous parle de marier les œuvres ratées entre elles, de faire entrer tel personnage d'un livre dans un autre, afin d'additionner les qualités littéraires et de compenser les défauts. Nous avons tous, à un moment ou à un autre, rêvé d'une telle interaction : Oliver Twist s'égarant du côté de Guermantes, ou même Emma Bovary prise sous sa coupe par Stendhal. Ça peut être assez drôle, on peut même en faire une sorte de pastiche littéraire, un hommage teinté d'humour au second degré. Mais ce ne sera tout autre chose que la réécriture d'une œuvre ratée, à laquelle nous n'avons aucune légitimité pour procéder, sauf à considérer qu'il n'y a plus d'auteur et qu'on nage dans une espèce de magma littéraire universel... Les tenants de la « mort de l'auteur » semblaient pourtant bien ringardisés, et cependant, cornaqués par Pierre Bayard, les voici qui se réinvitent travestis au grand banquet des plaisirs littéraires...

Le titre « Comment améliorer les œuvres ratées » associe une question et un constat. La question gagne à demeurer sans réponse, si ce n'est pour le livre de Pierre Bayard lui même, qui s' « améliorerait » en voyant disparaître tout ce qui touche à l'amélioration. Rangeons-les, les « œuvres ratées », parmi les « archives mortes », afin qu'elles laissent place à d'autres qui – grâce à la lucidité de critiques comme Pierre Bayard – n'auront pas leurs défauts.

dimanche 26 août 2012

La Dolce Vita, de Simonetta Greggio



       Il faut voir dans le titre de ce livre une allusion au film de Fellini, bien sûr, mais aussi une affirmation à double sens, ironie totale et assertion à prendre strictement au premier degré. L'un n'empêche pas l'autre, c'est toute l'équivoque, tout le charme suave et vénéneux de l'Italie.

        Simonetta Greggio, italienne qui comme sa compatriote Michela Marzano, a choisi d'écrire en français, visite et fouille pour nous quelques grands événements qui ont marqué l'histoire de l'Italie de l'après-guerre. Point de départ : le film de Fellini, qui célébra Rome mieux que nul autre sans doute, créant le mythe grâce à une unique scène où la beauté sculpturale d'Anita Ekberg inscrit pour jamais dans nos mémoires l'image de la Fontaine de Trevi.

        La Dolce Vita faillit être un désastre économique pour les producteurs qui l'avaient financé, une catastrophe pour le cinéaste pas encore starisé qui s'appelait Federico Fellini. Heureusement, l'Eglise veillait : menaçant de censurer le film (elle en avait le pouvoir à l'époque, ce qui, à l'aune de nos critères d'aujourd'hui, semble proprement stupéfiant), elle entraîna – par simple effet de bouche à oreille – des foules de spectateurs dans les cinémas, venus voir de leurs yeux de quoi il s'agissait « avant qu'il ne soit trop tard ». Le film fut donc un triomphe à l'époque, il est aujourd'hui un classique.

       L'Italie qu'évoquait Fellini était celle du « tout est permis », ayant perdu le goût des valeurs et le sens des limites, au bénéfice d'une sorte d'esthétisme décadent et désespéré. D'autres cinéastes, vers la même époque, choisirent la voie de la critique sociale et politique ; ainsi, dans « l'Affaire Mattei », Francesco Rosi évoque le personnage hors du commun que fut Enrico Mattei, grand patron de la Société nationale italienne des hydrocarbures (ENI), mort prématurément, probablement assassiné, et peut-être par les Services spéciaux français. Il est quand même troublant de constater qu'après tant d'années, ce film – que j'ai eu la chance de voir à la télévision française – n'a jamais été édité ni en VHS ni en DVD ! C'est même presque incroyable.

       Simonetta Greggio évoque d'autres affaires, en particulier les « années de plomb » et l'enlèvement, puis la mort tragique d'Aldo Moro. Dans bien des cas, le Vatican y est mêlé et son rôle n'est pas toujours très clair, c'est le moins que l'on puisse dire. Ce qui est frappant aussi, c'est que les dossiers ont été refermés assez souvent avec une précipitation suspecte, voire après des manipulations de preuves, sans que la lumière ait été faite, sans que l'on se donne les moyens de toucher un jour à la vraie vérité. Et que le Pays, ensuite, a dû s'en accommoder, tant bien que mal mais certainement pas sans de profonds dégâts.

      Seul regret : que ce livre, qui s'intitule « roman », introduise au milieu des personnages réels un personnage de fiction, le Prince Malo, qui constitue sans doute le travestissement d'une personne ayant vécu (mais je dois avouer que, pour ma part, je ne détiens pas la clé de cette transposition), ce qui affadit quelque peu la virulence de la critique, car, au fond, il n'est pas interdit de penser, et cela peut même paraître commode, que des événements auxquels un personnage de fiction a été mêlé pourraient bien n'être pas réels eux non plus. Dommage, en effet, mais reste l'appétence que ce livre fait naître pour l'Histoire récente d'un Pays aussi attachant que complexe, où la douceur de vivre, profonde et intense, peut se retourner en une violence féroce et irraisonnée.

samedi 30 juin 2012

Le rêve du Celte, de Mario Vargas Llosa




        Qui a eu peur de Roger Casement ? Ceux qui, au nom de la « supériorité » de l'homme blanc et occidental, et surtout de l'impératif de récolter beaucoup de caoutchouc et à bas prix, exploitaient avec férocité les populations indigènes du Congo belge et du Pérou. La Couronne britannique, elle, a craint Casement pour son engagement en faveur de la cause irlandaise, puis a fini par avoir raison de lui : il a été pendu à l'issue d'un procès pour haute trahison.

       Etrange histoire que celle de cet homme. Je dois dire que je ne savais à peu près rien de lui avant d'ouvrir le livre de Vargas Llosa, roman et biographie à la fois, formidablement documenté, magnifiquement construit, ouvrant sur d'immenses horizons de paysages en même temps que sur l'ambiguïté – toujours - de l'âme humaine et – parfois – sur son invraisemblable cruauté.

      Roger Casement a consacré toute la première partie de sa vie à dénoncer les abus de la colonisation. Dans un Congo belge sur lequel le Roi Léopold II s'était arrogé un droit de propriété personnel, la « fièvre du caoutchouc » et le système des concessions avaient conduit les exploitants à réduire la main d'oeuvre locale en esclavage et à exercer sur elle une violence sanguinaire pratiquement sans limite. Au péril de sa vie, dans des conditions sanitaires souvent épouvantables, Casement a enquêté sur la situation, recueilli des témoignages, consigné le tout dans un rapport qui a fait grand bruit.Ce fut le début d'une prise de conscience qui allait aboutir à l'indépendance des Etats africains. Quelques années plus tard, son expérience africaine décide la Couronne britannique – pour laquelle il travaillait en tant que diplomate – à l'envoyer au Pérou où il semble que le même genre de crime et d'exactions se soit développé, à la même grande échelle et pour le même motif : le caoutchouc. Et, encore une fois, Casement va supporter des conditions d'existence extrêmes, endurer la haine des profiteurs du système, qui s'en prendront à lui et tenteront même de le faire assassiner, à la seule fin de produire un document qui authentifie toutes les horribles pratiques que l'on ne faisait jusqu'alors que soupçonner. A nouveau, ces révélations produiront une véritable onde de choc en Occident.

      Puis survint le basculement. Casement, en fait, était irlandais. Pour autant, il ne connaissait pas très bien l'histoire de l'Irlande et ne parlait pas le gaélique. Mais son expérience du colonialisme avait forgé en lui la conviction inébranlable que l'Irlande devait absolument se libérer du joug anglais. Or, c'était le moment où la Première Guerre mondiale avait été déclarée ; l'Angleterre a pour ennemi l'Allemagne. Pourquoi ne pas s'allier avec celle-ci ? Ce choix extrémiste, beaucoup, dans son propre camp ne le partageront pas, et pas seulement les partisans du home rule, c'est-à-dire d'une solution politique assurant à l'Irlande une large autonomie sans pour autant en faire un Etat indépendant. Les Allemands eux-mêmes refusent d'engager leur armée en Irlande, se contentant d'assurer une livraison d'armes dont ils escomptent simplement qu'elle contribuera à affaiblir leur ennemi britannique. Roger Casement est arrêté et jugé pour haute trahison ; son recours en grâce contre la peine capitale est rejeté, il est pendu à la prison de Pentonville.

      Une telle vie et une telle mort auraient dû faire de lui un héros de la cause irlandaise. Mais il n'en fut rien. En partie parce qu'il chercha à empêcher l'Insurrection irlandaise, dont il pensait – à juste titre – qu'elle ne pouvait que déboucher sur un échec si elle n'était pas appuyée par une action militaire d'envergure de l'armée allemande. En partie aussi parce que Casement était homosexuel, à une époque et dans un environnement social qui rejetait violemment cette « anomalie ». Après sa mort, les services britanniques n'ont pas manqué d'exploiter cyniquement les carnets intimes dans lesquels il racontait crûment ses aventures, pour le déconsidérer en donnant de lui l'image d'un pervers. Mais ces carnets sont-ils authentiques ? Longtemps, ils n'étaient pas même accessibles aux chercheurs. Ils le sont aujourd'hui et la polémique n'est pas pour autant apaisée. Il est possible qu'ils aient été fabriqués de toutes pièces par ceux qui avaient intérêt à faire croire que Casement était un traître doublé d'un pervers ; un individu, en somme, de la plus basse espèce. Il est possible aussi, et c'est la thèse que soutient Vargas Llosa tout au long de son livre – qu'il qualifie de « roman », soulignons-le – que certains faits rapportés soient vrais, et que d'autres soient issus de l'exagération ou du fantasme de celui qui n'a précisément pas réussi à accorder la réalité à ses désirs, et qui opère une sorte de surcompensation par l'écriture, n'hésitant pas parfois à franchir la frontière du vraisemblable.

       Impossible de trancher définitivement. Il est probable que les cartes sont à jamais brouillées ; jamais le portrait de Roger Casement ne pourra parvenir à la netteté totale. Il faut sans doute s'en accommoder. Ce qui est sans doute plus gênant pour les Irlandais - soucieux d'écrire une histoire de leurs Pays aussi juste et objective que possible, et de rendre dûment hommage aux héros de leur cause – que pour tous ceux qui comme moi sont sensibles avant tout à l'engagement humaniste total et sans concessions du « Celte » contre l'oppression sanglante du colonialisme.


mercredi 27 juin 2012

Peter Ibbetson, de George Du Maurier



George Du Maurier paraît bien oublié aujourd'hui. Peut-être parce qu'il fut illustrateur dans des journaux humoristiques (« Punch », en particulier) avant d'être écrivain. Mais peut-être est-ce là un propos bien hexagonal, tant il est vrai que les Français n'apprécient guère l'humour anglais, aujourd'hui pas davantage qu'hier. D'ailleurs, moi-même...

Toujours est-il que Du Maurier a eu un jour une belle idée de roman. Un amour vécu sous forme de rêves croisés, une coalescence du rêve et de la réalité. Personnage changeant de nom, assassinat invraisemblable par le neveu de l'oncle qui lui avait donné son nom, passages répétés d'un Pays à un autre et d'une langue à l'autre (la France, l'Angleterre), tout cela concourt à composer un roman de la bizarrerie. Contrairement au « Grand Meaulnes » où le rêve est nostalgique, un peu mélancolique et alangui, Peter Ibbetson est un texte cahoteux, traversé de fulgurances, tissés d'étoffes qui ne vont guère ensemble et aux coutures saillantes. Peut-être manque-t-il à la version française (la traduction est de Queneau, je ne laisse pourtant pas de l'avoir trouvée assez étrange à plus d'un endroit) les illustrations qui accompagnaient, paraît-il, la version anglaise. Il est possible que leur suppression dénature la perception que nous pouvons avoir de l'ouvrage.

Du Maurier, ayant eu l'idée de Peter Ibbetson, l'avait, paraît-il, proposée à Henry James qui lui avait suggéré d'écrire le livre lui-même. Pourquoi ce refus ? Par générosité, respect du « privilège de l'antériorité » ? Ou parce que James avait tout de suite compris que ce Peter Ibbetson ne serait guère « romanesque ». De fait, alors que le projet de Flaubert était d'écrire un « roman sur rien », Du Maurier a écrit un livre qui ne ressemble en presque rien à un roman. Mais qui ne se laisse sans doute pas oublier facilement : ce n'est pas tous les jours que l'on évoque avec une telle obstination la pénétration et l'imprégnation fantasmatiques du réel.

lundi 4 juin 2012

L'Heure du roi, de Boris Khazanov



         L'une des armes possibles contre le totalitarisme est, on le sait depuis longtemps, l'humour. Ce n'est pas une arme de destruction massive, non. Plutôt un moyen de créer des fissures et de les creuser, en attendant que le système se désintègre de lui-même.

        Un petit royaume jamais nommé, que les Nazis ont envahi sans ménagement pour le « protéger » : c'est là que se situe « l'Heure du roi ». Les mœurs les plus simples y règnent ou plutôt y régnaient ; le roi avait accoutumé de sortir seul à cheval, de saluer ses sujets qui le respectaient naturellement pour ce qu'il était : un honnête homme, soucieux de son devoir, pénétré de l'idée du bien commun. D'ailleurs, ce roi était aussi chirurgien urologue et exerçait régulièrement ses talents dans une clinique de bonne réputation.

        Le bruit des bottes de la Wehrmacht vient changer tout cela. Une violence gratuite et sanguinaire fait son apparition ; elle laisse la population et le roi lui-même comme hébétés, incrédules devant des humains si peu pétris d'humanité. Un tel royaume n'est pas bâti pour résister. Hormis la garde du roi, qui tente un geste héroïque et désespéré, immédiatement écrasé dans le sang, le Pays ne résiste pas. Des tempéraments si doux peuvent inspirer la confiance des tyrans et servir à leurs fins. C'est ainsi que le roi, au titre de ses compétences de chirurgien, va être appelé à soigner le Führer lui-même.

        Mais l'humiliation a des limites. Si les Juifs deviennent des sous-hommes, alors les hommes, quels qu'ils soient, tous les hommes dignes de ce nom doivent tenir à honneur de se proclamer juifs à la face du monde et de l'oppresseur. Le roi ne saurait manquer à cette obligation morale. Il le paiera de sa vie, sans que l'on sache ce que devient son royaume. Il n'y a pas de morale à cette histoire. Ou bien si : celle de la conscience irréductible, qui doit se dresser face à la violence institutionnalisée, non par bravade mais simplement parce qu'on ne doit pas accepter la destruction de certaines valeurs. Quoi qu'il en coûte.

dimanche 3 juin 2012

L'Interrogatoire, de Jacques Chessex


        Quelle est cette voix qui parle à l'écrivain ? Celle d'un ange gardien qui suscite un examen de conscience, au soir d'une vie bien remplie ? D'un inconnu qui connaît bien celui qu'il veut faire parler ? D'un confesseur, d'un juge, d'un flic ? Elle semble venue de nulle part et l'écrivain nous la donne à entendre. Sans complaisance ni concessions, elle mène l'écrivain sur les chemins de la révélation brute, tranchante. L'érotisme de la souffrance infligée en imagination (et sans doute pas qu'en imagination) à des femmes désirées, aimées, Chessex le revendique. Tout autant que l'existence d'un Dieu intérieur à l'homme et par le fait même évident, indiscutable.

       Chessex est un protestant (lausannois, il a été élevé dans cette religion) chez qui l'empreinte catholique est très forte (à Fribourg, ville puissamment ancrée dans le catholicisme, il a été élève d'une école religieuse). En lui coexistent donc la rigueur calviniste et le goût de ce qui, dans a liturgie catholique, présente un aspect démonstratif et ornemental. Davantage encore, Chessex est un mystique, travaillé par le désir de Dieu, possédé par l'idée de transcendance, pour qui les plaisirs sensuels, et ceux que dispensent les femmes en particulier, n'ont jamais cessé de compter au plus haut point. Paradoxe et tourment, conciliation impossible des extrêmes caractérisent donc sa personnalité. Avec une certaine tendance, aussi, à parler haut et fort : Chessex ne rase pas les murs, ne se fond pas dans le paysage. Il en rajouterait même un peu, dans l'affirmation – et en tout premier lieu l'affirmation de soi, qui prend parfois dans son livre des formes passablement labyrinthiques, et c'est peut-être d'ailleurs le signe d'un certain malaise – que ça ne m'étonnerait pas. Ce trait de caractère ne me le rend pas particulièrement sympathique, à vrai dire. D'autant que cet interrogatoire, dans les questions comme dans les réponses – puisque aussi bien elles émanent de la même plume – ne va pas sans ruse ni sans élusion. Quelquefois aussi, et tout particulièrement dans les passages concernant les femmes, davantage qu'un soupçon de vantardise masculine se laisse entrevoir, pour ne pas parler d'une possible mauvaise foi à l'endroit de celles qui furent ses amantes, réelles ou rêvées.

      Mais Chessex n'est pas un carriériste et la passion de la littérature l'habite. Lorsque, à la question rebattue « Stendhal ou Flaubert », il répond : les deux, parce qu'il n'y a pour lui aucune incompatibilité d'humeurs littéraires entre ces deux géants, on ne peut qu'approuver cette expression d'une sensibilité récusant le dogmatisme. Sans doute le meilleur Chessex est-il là : dans cette quête éperdue de l'authenticité de ce qui vibre et résonne en nous. On ne changera plus Chessex le bourru, qui fut un lecteur avisé, un écrivain de forte trempe et, malgré les apparences, un humaniste.