Où en est-on avec le féminisme ? De nos jours, on a parfois l'impression que le concept est dépassé. On a, d'un côté, la question du genre qui donne lieu à des débats souvent abscons et sans fin. De l'autre, l' "intersectionnalité" des luttes semble occuper toute la place. Mais ce sont là des considérations très "occidentales", en vigueur dans des sociétés où, si le féminisme n'a pas encore accompli l'ensemble de son projet (bien sûr, il reste beaucoup à faire, à tous les niveaux), on ne peut pas dire non plus qu'il en soit encore au degré zéro de ses réalisations.
C'est tout autre chose en Iran, et Abnousse Shalmani en sait quelque chose. Elle, issue d'une famille d'intellectuels athées, qui a fui avec sa famille le régime des mollahs. Elle, rebelle de naissance, qui refusait dès l'école primaire les règles de comportement qu'on voulait inculquer aux petites filles et qui n'étaient que le préalable à l'obligation du port du voile. Elle résistait à sa manière : en se déshabillant et en montrant son cul. C'était sa liberté.
A Paris, dans le pays des droits de l'Homme, ç'aurait dû être tout autre chose. Abnousse Shalmani a connu une période bénie où la France se glorifiait de sa diversité : c'était le cas, emblématique, en 1998, lorsque la France a gagné la Coupe du Monde de football. Mais, très vite, à cause en particulier du 11-septembre, le repli sur soi est venu. Aujourd'hui, l'équipe de France a du mal à vivre son caractère multiethnique ; elle reflète en cela l'évolution d'une société où la tolérance est de moins en moins de mise.
Réfugiée politique, puis citoyenne française, Abnousse Shalmani fut une étudiante plutôt fauchée mais décidée, et ne cessa jamais en tout cas d'être une femme libre. Contre la gauche bien-pensante, qui considère que l'islam est la religion des pauvres, des opprimés, et que pour cette raison elle a droit à une indulgence inusitée dans les autres cas. Qui estime que le colonialisme explique tout, même si en l'espèce l'Iran, s'il a parfois été vaincu, n'a jamais été occupé. Elle rejette donc de toutes ses forces l'accusation d' "islamophobie", si prompte à fuser lorsqu'on veut mettre en cause les comportements régressifs de certains musulmans qui oublient qu'ils sont français et doivent à ce titre respecter les valeurs de la République. Comme elle rejette aussi, bien sûr, le racisme anti-immigrés de ceux qui fantasment une France "pure". Elle est intraitable et distribue les coups d'un côté aussi bien que de l'autre.
Pour ce faire, elle s'appuie notamment sur un éloge appuyé de la littérature libertine. Celle qui fait exister le corps, y compris celui des femmes, pour exalter leur droit à exister tout court, à philosopher, à se construire en fonction de leurs propres choix. Une manière comme une autre, intelligente, de revenir aux Lumières, si facilement vouées aux gémonies par les gourous de tout poil qui veulent avant tout éradiquer cette conquête majeure qu'est la liberté de conscience.
Lire les auteurs libertins n'est sans doute pas la seule manière pour une femme de revenir aux saines racines du féminisme. Mais il est important de rappeler - car, même si c'est évident, il semble que la période déboussolée que nous vivons le remette parfois en cause - que ce mouvement littéraire n'eut pas seulement à voir avec la célébration des corps, mais qu'il participa également d'un mouvement d'ouverture de la pensée. Je suis plus sceptique, en ce qui me concerne, sur sa célébration de Sade. Pas sûr même qu'on puisse ranger le "divin Marquis" dans la catégorie des "libertins", tant ses personnages vivent une situation de domination. Ils sont ou bien les dominants ou bien les dominés. On a interchangé les rôles sans bouleverser le jeu lui-même. D'ailleurs, l'auteur avoue que les scènes de torture chez Sade lui sont pénibles. Sade est souvent pénible et ennuyeux à la fois. Il témoigne, certes plutôt mieux que bien d'autres, de l'état de décomposition avancée des rapports de pouvoir dans lequel se trouvait l'Ancien Régime à l'époque où il écrit. Mais ce n'est pas à proprement parler un auteur érotique joyeux. Il peut bien irriter les bonnes consciences, il n'amorce pas pour autant un statut de la femme conforme aux aspirations des féministes. Il faut toujours le lire au troisième ou au quatrième degré, et jamais autrement qu'accompagné d'autres auteurs de son époque. Sur ce point Abnousse Shalmani se trompe. Il reste que sa mise en garde contre la régression antiféministe que nous vivons actuellement en raison de la place que prend dans l'espace public le discours d'un islam rigoriste est à écouter et à prendre en compte avec la plus grande attention.
dimanche 12 novembre 2017
vendredi 3 novembre 2017
L'ordre du jour
L'ordre du jour, ce n'est pas ce qui rend une réunion unique, c'est au contraire ce qui revient, c'est l'ordre, l'ordre des faits, l'ordre des choses, beaucoup plus que le jour. Du moins en est-il ainsi dans le roman d'Eric Vuillard, qui va encore une fois (décidément, à cette rentrée littéraire...) y voir du côté du nazisme. Le point de départ est simple : en 1933, Hitler est déjà Chancelier du Reich, déjà entouré de son chien de garde Goering, mais il n'a pas encore gagné les élections. Des élections qu'il entend bien emporter haut la main... pour qu'ensuite, et pendant cent ans au moins, dira Goering, il n'y ait plus d'élections en Allemagne.
Et comment remporte-t-on à coup sûr des élections, je vous le demande bien ? A force d'argent, bien sûr. L'argent, il faut donc aller le chercher où il se trouve : chez les grands industriels. Les voici donc, les patrons de Krupp, d'IG Farben, d'Agfa, de Mercédès, eux tous qui dirigent des personnes morales et en feront des personnes particulièrement immorales. Pas seulement, bien sûr, parce que leur argent va "influencer" les élections. Mais aussi et surtout parce que, de la sorte, ils permettent à un régime reposant sur la violence aveugle et sur le crime de s'établir et de se maintenir. Et qu'ils ne peuvent pas ne pas le savoir. La lâcheté s'entremêle ici au goût du profit et à l'absence de scrupules, d'autant qu'ils n'hésiteront pas, par la suite, à employer pour leur compte et au moindre coût la main-d'oeuvre déshumanisée des camps de concentration.
D'autres couardises, il y en eut : celle des accords de Munich, celle du Chancelier autrichien Kurt Schuschnigg qui rendit visite à Hitler à Berchtesgaden et céda sans coup férir à toutes ses exigences, préparant ainsi l'Anschluss et l'invasion de son Pays par les Nazis.
Tous ces épisodes peu glorieux, Eric Vuillard les revisite avec la précision de l'historien et le talent d'invention du romancier. L'ironie et la distance qu'il manie à merveille quand il le veut lui servent à souligner davantage encore son propos. De tous les romans encore en lice pour le Goncourt, c'est probablement le plus littéraire. Le lecteur de romans publiés chez Minuit s'y trouve rarement dépaysé, d'autant que le livre est bref, ce que l'on peut regretter. La leçon ne fait en tout cas pas de doute : tout ce que l'écrivain nous raconte pourrait bien un jour se reproduire. La littérature peut-elle nous aider à rester vigilants, à éviter les dangers de l'Histoire ? Disons en tout cas que, sans elle, c'est forcément pire. Et que nous lui sommes attachés, entre autres, pour cela.
Il reste aujourd'hui quatre romans sur la short list du Goncourt, qui sera décerné mardi. Je regrette beaucoup que Niels n'y figure plus. J'avais beaucoup aimé ce roman de l'ambiguïté, mais aussi de l'amitié envers et contre tout, de l'inadmissible et de l'incompréhensible. Bakhita est toujours sur la liste, ce que je regrette car, personnellement, j'ai trouvé ce roman - évidemment non dénué de qualités - plutôt ennuyeux. Oserai-je un souhait sinon un pronostic ? Ce serait l'Art de perdre, d'Alice Zeniter, où il y a une vraie ambition romanesque sur un sujet - les harkis - jusqu'ici bien peu abordé par la littérature et qui méritait tant de l'être.
Et comment remporte-t-on à coup sûr des élections, je vous le demande bien ? A force d'argent, bien sûr. L'argent, il faut donc aller le chercher où il se trouve : chez les grands industriels. Les voici donc, les patrons de Krupp, d'IG Farben, d'Agfa, de Mercédès, eux tous qui dirigent des personnes morales et en feront des personnes particulièrement immorales. Pas seulement, bien sûr, parce que leur argent va "influencer" les élections. Mais aussi et surtout parce que, de la sorte, ils permettent à un régime reposant sur la violence aveugle et sur le crime de s'établir et de se maintenir. Et qu'ils ne peuvent pas ne pas le savoir. La lâcheté s'entremêle ici au goût du profit et à l'absence de scrupules, d'autant qu'ils n'hésiteront pas, par la suite, à employer pour leur compte et au moindre coût la main-d'oeuvre déshumanisée des camps de concentration.
D'autres couardises, il y en eut : celle des accords de Munich, celle du Chancelier autrichien Kurt Schuschnigg qui rendit visite à Hitler à Berchtesgaden et céda sans coup férir à toutes ses exigences, préparant ainsi l'Anschluss et l'invasion de son Pays par les Nazis.
Tous ces épisodes peu glorieux, Eric Vuillard les revisite avec la précision de l'historien et le talent d'invention du romancier. L'ironie et la distance qu'il manie à merveille quand il le veut lui servent à souligner davantage encore son propos. De tous les romans encore en lice pour le Goncourt, c'est probablement le plus littéraire. Le lecteur de romans publiés chez Minuit s'y trouve rarement dépaysé, d'autant que le livre est bref, ce que l'on peut regretter. La leçon ne fait en tout cas pas de doute : tout ce que l'écrivain nous raconte pourrait bien un jour se reproduire. La littérature peut-elle nous aider à rester vigilants, à éviter les dangers de l'Histoire ? Disons en tout cas que, sans elle, c'est forcément pire. Et que nous lui sommes attachés, entre autres, pour cela.
Il reste aujourd'hui quatre romans sur la short list du Goncourt, qui sera décerné mardi. Je regrette beaucoup que Niels n'y figure plus. J'avais beaucoup aimé ce roman de l'ambiguïté, mais aussi de l'amitié envers et contre tout, de l'inadmissible et de l'incompréhensible. Bakhita est toujours sur la liste, ce que je regrette car, personnellement, j'ai trouvé ce roman - évidemment non dénué de qualités - plutôt ennuyeux. Oserai-je un souhait sinon un pronostic ? Ce serait l'Art de perdre, d'Alice Zeniter, où il y a une vraie ambition romanesque sur un sujet - les harkis - jusqu'ici bien peu abordé par la littérature et qui méritait tant de l'être.
jeudi 2 novembre 2017
Niels
Ecrire sur l'Occupation, c'est s'exposer au déjà-lu ou au déjà-vu, tant les retours sur cette époque tour à tour tragique et glauque ont été nombreux ces dernières années, au cinéma, à la télévision et en littérature. Alexis Ragougneau prend le risque et nous entraîne dans un récit en miroir inversé. Deux amis très proches : l'un est auteur, Jean-François Canonnier, l'autre metteur en scène franco-danois, Niels Rasmundsen. Ils ont travaillé ensemble, monté des pièces ; Niels croyait au talent de son ami, ils avaient eu en commun des projets, un théâtre, ils comptaient bien continuer. Mais leurs sorts vont se séparer au moment où la guerre commence : le théâtre a connu des difficultés, Niels est parti au Danemark (pays qui voulut garder les apparences d'une certaine neutralité, mais fut très vite "nazifié"), où il est devenu résistant, spécialiste des sabotages à haut risque et futur père, Jean-François est resté à Paris, a écrit trois pièces nationalistes sur le thème de Jeanne d'Arc, de plus en plus violentes.
Un jour, la guerre s'achève. Contrairement à certains de ses camarades, Niels a survécu ; mais pour cela, il a tué. Ce n'est plus tout à fait le même homme. Si ce n'est que le souvenir de son amitié pour Jean-François perdure ; et lorsqu'il apprend que son ami risque fort d'avoir de sérieux ennuis dans un Paris libéré en cours d'épuration, il se débrouille pour rejoindre Paris au plus vite.
Dans une France dont les institutions républicaines n'ont pas encore été remises en route, tout est trouble, tout est flou. Des Résistants de la dernière heure se font passer pour de quasi héros. Jouvet rentre d'une tournée de plusieurs années en Amérique du sud et se glorifie d'y avoir défendu la culture française, silencieux sur la souffrance de ceux qui sont restés en France et ne pensaient qu'à leur survie. On suspend les activités de certains artistes compromis avec l'ennemi, on tond les femmes coupables de "collaboration horizontale", on soumet à procès les collaborationnistes ou supposés tels qui risquent la peine de mort pour cela. Pourquoi et comment Jean-François a-t-il collaboré ? C'est ce que Niels essaie de savoir par sa rencontre avec Balard, le régisseur du théâtre, l'avocat de Jean-François, Me Bianchi, une grande mondaine organisatrice de soirées littéraires où intellectuels de l'un et l'autre bord se rassemblent tout en se chamaillant, une actrice ayant joué les trois Jeanne dans les trois pièces de Jean-François, et un personnage équivoque comme ces époques savent plus que toutes les autres en produire, Santimaria. Niels ne reverra Jean-François Canonnier qu'à la toute fin de son séjour à Paris, non sans avoir accepté au préalable de rédiger une défense de son ami qui sera lue devant la Cour d'assises et lui vaudra d'échapper à la guillotine.
La question lancinante est celle-ci : Jean-François Canonnier s'est-il simplement laissé entraîner, à la faveur de son amour pour le théâtre et pour l'écriture ? Ou bien était-il un parfait salaud ? Ou bien l'est-il devenu ? Il n'y a pas de réponse simple. On le sait d'avance, mais c'est le grand mérite de l'auteur d'avoir bâti un récit où les différentes hypothèses sont tour à tour rendues plausibles, avant que la vérité ne se révèle au grand jour. Une vérité de la haine insensée et aveugle, par laquelle ce roman haletant qui ne lâche pas son lecteur d'une page, apparaît profondément actuel.
Un jour, la guerre s'achève. Contrairement à certains de ses camarades, Niels a survécu ; mais pour cela, il a tué. Ce n'est plus tout à fait le même homme. Si ce n'est que le souvenir de son amitié pour Jean-François perdure ; et lorsqu'il apprend que son ami risque fort d'avoir de sérieux ennuis dans un Paris libéré en cours d'épuration, il se débrouille pour rejoindre Paris au plus vite.
Dans une France dont les institutions républicaines n'ont pas encore été remises en route, tout est trouble, tout est flou. Des Résistants de la dernière heure se font passer pour de quasi héros. Jouvet rentre d'une tournée de plusieurs années en Amérique du sud et se glorifie d'y avoir défendu la culture française, silencieux sur la souffrance de ceux qui sont restés en France et ne pensaient qu'à leur survie. On suspend les activités de certains artistes compromis avec l'ennemi, on tond les femmes coupables de "collaboration horizontale", on soumet à procès les collaborationnistes ou supposés tels qui risquent la peine de mort pour cela. Pourquoi et comment Jean-François a-t-il collaboré ? C'est ce que Niels essaie de savoir par sa rencontre avec Balard, le régisseur du théâtre, l'avocat de Jean-François, Me Bianchi, une grande mondaine organisatrice de soirées littéraires où intellectuels de l'un et l'autre bord se rassemblent tout en se chamaillant, une actrice ayant joué les trois Jeanne dans les trois pièces de Jean-François, et un personnage équivoque comme ces époques savent plus que toutes les autres en produire, Santimaria. Niels ne reverra Jean-François Canonnier qu'à la toute fin de son séjour à Paris, non sans avoir accepté au préalable de rédiger une défense de son ami qui sera lue devant la Cour d'assises et lui vaudra d'échapper à la guillotine.
La question lancinante est celle-ci : Jean-François Canonnier s'est-il simplement laissé entraîner, à la faveur de son amour pour le théâtre et pour l'écriture ? Ou bien était-il un parfait salaud ? Ou bien l'est-il devenu ? Il n'y a pas de réponse simple. On le sait d'avance, mais c'est le grand mérite de l'auteur d'avoir bâti un récit où les différentes hypothèses sont tour à tour rendues plausibles, avant que la vérité ne se révèle au grand jour. Une vérité de la haine insensée et aveugle, par laquelle ce roman haletant qui ne lâche pas son lecteur d'une page, apparaît profondément actuel.
mercredi 1 novembre 2017
Bakhita
Encore un livre qui raconte de manière romancée une histoire vraie. Une exofiction, pourrait-on dire dans le vocabulaire d'aujourd'hui. Nous sommes au Soudan, dans la seconde moitié du XIXème siècle, le pays est pauvre et confronté à des guerres tribales dont l'Egypte et la Grande-Bretagne, bien sûr, se mêlent pour faire valoir leurs propres intérêts ou ce qu'elles croient tels. L'armement est encore rudimentaire, mais il est une arme ancestrale qui a valeur aussi de monnaie d'échange et de facteur de puissance : les esclaves. On organise des razzias dans les villages, on enlève petites filles et petits garçons, puis on les vend pour servir de main-d'oeuvre, d'escalves sexuels ou simplement de jouets au bénéfice de ceux qui se sont, en un temps et un lieu donnés, arrogé le pouvoir, et qui le perdront peut-être très vite.
Bakhita est ainsi capturée dans un village où elle vit dans sa famille misérable mais aimante une vie heureuse car faite de choses simples et ancestrales. Elle n'a pas d'éducation, bien sûr, ne sait ni lire ni écrire, mais elle est très habile, a beaucoup d'instinct et une beauté qui sera, comme cela arrive, à la fois un handicap et une planche de salut. Car Bakhita, vendue et revendue, maltraitée, blessée, mourante, finira par ne plus se souvenir de son nom. Elle ira de lieu en lieu, de pays en pays, sera achetée par le Consul d'Italie, conduite dans ce pays, instruite dans la religion chrétienne, au point de devenir religieuse. Elle finira canonisée par le Pape Jean-Paul II en 2000.
Véronique Olmi nous conte dans le détail, sans jamais se départir de son empathie ni de son réalisme (sauf toutefois pour les scènes sexuelles, traitées de manière allusive) les différentes étapes de ce parcours hors norme. Lorsqu'elle évoque la traite au Soudan à la fin du XIXème siècle, on ne peut s'empêcher de penser que l'esclavage n'a pas complètement disparu dans cette zone. Un phénomène en quelque sorte culturel, favorisé par la misère, un territoire quasi désertique et des Etats en permanence au bord du collapsus. De ce point de vue, ce roman a donc son actualité. Pour le reste, il nous conte la destinée d'un personnage exceptionnel, qui se bâtit une destinée pour échapper au malheur absolu et à l'oubli, jusqu'à devenir un exemple de ce que nous appellerions aujourd'hui la résilience. Bakhita n'était pas pour autant taillée d'une seule pièce : à chaque étape se révèlent ses doutes, voire ses contradictions, qui ne sont pas dues seulement à un instinct de survie qu'elle a dû tenir sans cesse aiguisé. Pour autant, je dois dire que le roman de Véronique Olmi, peut-être un peu trop appliqué et linéaire, ne m'a pas enthousiasmé. On y admire la persévérance de l'auteur, mais l'étincelle émotionnelle par laquelle un livre vous marque fait défaut. Peut-être parce que trouver la "bonne distance" à l'égard d'une histoire comme celle-là, qui mobilise nécessairement beaucoup de bons sentiments, est une tâche impossible.
Bakhita est ainsi capturée dans un village où elle vit dans sa famille misérable mais aimante une vie heureuse car faite de choses simples et ancestrales. Elle n'a pas d'éducation, bien sûr, ne sait ni lire ni écrire, mais elle est très habile, a beaucoup d'instinct et une beauté qui sera, comme cela arrive, à la fois un handicap et une planche de salut. Car Bakhita, vendue et revendue, maltraitée, blessée, mourante, finira par ne plus se souvenir de son nom. Elle ira de lieu en lieu, de pays en pays, sera achetée par le Consul d'Italie, conduite dans ce pays, instruite dans la religion chrétienne, au point de devenir religieuse. Elle finira canonisée par le Pape Jean-Paul II en 2000.
Véronique Olmi nous conte dans le détail, sans jamais se départir de son empathie ni de son réalisme (sauf toutefois pour les scènes sexuelles, traitées de manière allusive) les différentes étapes de ce parcours hors norme. Lorsqu'elle évoque la traite au Soudan à la fin du XIXème siècle, on ne peut s'empêcher de penser que l'esclavage n'a pas complètement disparu dans cette zone. Un phénomène en quelque sorte culturel, favorisé par la misère, un territoire quasi désertique et des Etats en permanence au bord du collapsus. De ce point de vue, ce roman a donc son actualité. Pour le reste, il nous conte la destinée d'un personnage exceptionnel, qui se bâtit une destinée pour échapper au malheur absolu et à l'oubli, jusqu'à devenir un exemple de ce que nous appellerions aujourd'hui la résilience. Bakhita n'était pas pour autant taillée d'une seule pièce : à chaque étape se révèlent ses doutes, voire ses contradictions, qui ne sont pas dues seulement à un instinct de survie qu'elle a dû tenir sans cesse aiguisé. Pour autant, je dois dire que le roman de Véronique Olmi, peut-être un peu trop appliqué et linéaire, ne m'a pas enthousiasmé. On y admire la persévérance de l'auteur, mais l'étincelle émotionnelle par laquelle un livre vous marque fait défaut. Peut-être parce que trouver la "bonne distance" à l'égard d'une histoire comme celle-là, qui mobilise nécessairement beaucoup de bons sentiments, est une tâche impossible.
lundi 30 octobre 2017
La Disparition de Josef Mengele
Peut-on parler de roman historique ? Sous cette appellation, souvent considérée comme une sous-catégorie du "vrai" roman, on imagine trop souvent des personnages en costume, des aventures de cape et d'épée. Il existe pourtant un roman historique contemporain, la Disparition de Josef Mengele en est un, et de la meilleure veine.
Même si le sujet n'est pas facile : Josef Mengele, le médecin nazi d'Auschwitz, l'homme des expérimentations humaines aussi massives que cruelles et inutiles, l'un des plus grands criminels de tous les temps (mais au-delà d'un certain niveau d'abjection, la notion même d'échelle a-t-elle encore un sens ?) réussit, après la chute d'Hitler, à fuir en Amérique du sud. Là-bas, les anciens nazis sont plutôt bien protégés, avec la complicité de régimes peu démocratiques (tel celui de Peron en Argentine) et de la CIA qui ferme souvent les yeux sur ces "hommes qui savent beaucoup de choses" et qu'elle peut espérer retourner à la faveur de leur anticommunisme ou simplement de leur instinct de survie.
On sait toutefois que cette protection a des limites : le Mossad réussit à enlever Eichmann à Buenos Aires et à l'exfiltrer en Israël où il connut le procès que l'on sait. Mengele, donc, pendant des années, va se terrer. En Argentine, au Paraguay, puis au Brésil. Sa famille est restée dans sa ville de Günzburg et continue à le soutenir financièrement. Longtemps d'ailleurs, l'entreprise Mengele Agrartecnik continua à vendre des machines agricoles réputées dans plusieurs pays, dont ceux d'Amérique du Sud où Josef Mengele en fut d'ailleurs, sous une fausse identité, le représentant. Comme dans bien d'autres cas, la mémoire douloureuse du nazisme se traduisit par des oublis calculés, voire cyniques, entrecoupés d'avancées au pas de charge vers des révélations dérangeantes. Autoritaire mais capable aussi de ruse et puissamment doué pour la dissimulation, Mengele, entre déménagements et fausses identités acquises à coups de dollars, réussit longtemps à échapper à ses poursuivants. Qui faillirent pourtant le rattraper plusieurs fois. Mais l'Allemagne était loin d'être complètement dénazifiée, et certains policiers de Günzburg étaient restés "amis" de la famille, ne manquant pas de l'informer lorsque l'étau menaçait de se resserrer sur le criminel de guerre nazi.
Cette histoire d'une fuite et d'une traque assortie d'étranges "éclipses", Olivier Guez l'a romancée pour nous, pas seulement pour le plaisir d'inventer, mais parce que, comme il le reconnaît lui-même, beaucoup d'éléments nous feront défaut à jamais. L'auteur se contente de recoudre ensemble les éléments d'un tissu chronologique déchiré. Il le fait avec une certaine modestie, laissant toujours les faits parler lorsqu'ils parlent (sa documentation est vaste), et son récit y puise une force considérable. Sans jamais moraliser, il amène le lecteur à s'interroger avec effroi sur la possibilité même que des êtres humains aient voulu ce "mal absolu" dont on a si souvent parlé à propos du nazisme. Interrogation qui se dédouble : en Amérique du sud, on voit Mengele et ses congénères reformer une "petite société nazie" où ils ressassent leurs convictions antisémites et racialistes. Et d'y repenser de la sorte, c'est un tourbillon d'angoisse qui nous saisit : est-il possible, vraiment, que ces gens pas forcément inintelligents ou incultes, y aient cru, à ces aberrations, qu'ils aient pu penser ne serait-ce qu'un seul instant que ce mal absolu qui qualifie pour nous la destruction des Juifs d'Europe ait été pour eux la forme suprême du bien, ce qui allait donner forme à un avenir souhaitable pour les sociétés humaines ?
Même si le sujet n'est pas facile : Josef Mengele, le médecin nazi d'Auschwitz, l'homme des expérimentations humaines aussi massives que cruelles et inutiles, l'un des plus grands criminels de tous les temps (mais au-delà d'un certain niveau d'abjection, la notion même d'échelle a-t-elle encore un sens ?) réussit, après la chute d'Hitler, à fuir en Amérique du sud. Là-bas, les anciens nazis sont plutôt bien protégés, avec la complicité de régimes peu démocratiques (tel celui de Peron en Argentine) et de la CIA qui ferme souvent les yeux sur ces "hommes qui savent beaucoup de choses" et qu'elle peut espérer retourner à la faveur de leur anticommunisme ou simplement de leur instinct de survie.
On sait toutefois que cette protection a des limites : le Mossad réussit à enlever Eichmann à Buenos Aires et à l'exfiltrer en Israël où il connut le procès que l'on sait. Mengele, donc, pendant des années, va se terrer. En Argentine, au Paraguay, puis au Brésil. Sa famille est restée dans sa ville de Günzburg et continue à le soutenir financièrement. Longtemps d'ailleurs, l'entreprise Mengele Agrartecnik continua à vendre des machines agricoles réputées dans plusieurs pays, dont ceux d'Amérique du Sud où Josef Mengele en fut d'ailleurs, sous une fausse identité, le représentant. Comme dans bien d'autres cas, la mémoire douloureuse du nazisme se traduisit par des oublis calculés, voire cyniques, entrecoupés d'avancées au pas de charge vers des révélations dérangeantes. Autoritaire mais capable aussi de ruse et puissamment doué pour la dissimulation, Mengele, entre déménagements et fausses identités acquises à coups de dollars, réussit longtemps à échapper à ses poursuivants. Qui faillirent pourtant le rattraper plusieurs fois. Mais l'Allemagne était loin d'être complètement dénazifiée, et certains policiers de Günzburg étaient restés "amis" de la famille, ne manquant pas de l'informer lorsque l'étau menaçait de se resserrer sur le criminel de guerre nazi.
Cette histoire d'une fuite et d'une traque assortie d'étranges "éclipses", Olivier Guez l'a romancée pour nous, pas seulement pour le plaisir d'inventer, mais parce que, comme il le reconnaît lui-même, beaucoup d'éléments nous feront défaut à jamais. L'auteur se contente de recoudre ensemble les éléments d'un tissu chronologique déchiré. Il le fait avec une certaine modestie, laissant toujours les faits parler lorsqu'ils parlent (sa documentation est vaste), et son récit y puise une force considérable. Sans jamais moraliser, il amène le lecteur à s'interroger avec effroi sur la possibilité même que des êtres humains aient voulu ce "mal absolu" dont on a si souvent parlé à propos du nazisme. Interrogation qui se dédouble : en Amérique du sud, on voit Mengele et ses congénères reformer une "petite société nazie" où ils ressassent leurs convictions antisémites et racialistes. Et d'y repenser de la sorte, c'est un tourbillon d'angoisse qui nous saisit : est-il possible, vraiment, que ces gens pas forcément inintelligents ou incultes, y aient cru, à ces aberrations, qu'ils aient pu penser ne serait-ce qu'un seul instant que ce mal absolu qui qualifie pour nous la destruction des Juifs d'Europe ait été pour eux la forme suprême du bien, ce qui allait donner forme à un avenir souhaitable pour les sociétés humaines ?
dimanche 29 octobre 2017
Un certain Monsieur Piekielny
Qui est-il donc, ce Monsieur Piekielny, au nom improbable et à peu près imprononçable ? A l'époque, Roman Kacew habitait avec sa mère à Wilno, devenu entre-temps Vilnius, capitale de la Lituanie désoviétisée. Roman Kacew ne s'appelait pas encore Romain Gary, il n'était pas encore un écrivain français célèbre "sans une goutte de sang français coulant en lui" (comme il le proclama lui-même), mais déjà sa mère pressentait pour lui une grande carrière littéraire et diplomatique. Elle lui aurait alors fait promettre, lorsqu'il rencontrerait de grands personnages, de leur mentionner l'existence de ce Monsieur Piekielny, dont évidemment ils ne pouvaient pas avoir entendu parler.
Or, François-Henri Désérable s'est retrouvé un jour à Vilnius, devant la plaque rappelant que dans l'immeuble avait vécu Romain Gary. Du coup, la "mécanique Piekielny" se met en marche : l'auteur se met en tête de retrouver cet homme. Recherche dans les archives, interrogations de témoins (mais l'époque dont il s'agit est bien lointaine : avant la Seconde Guerre mondiale) ne semblent pas donner de résultats. On sait simplement de ce Piekielny qu'il ressemblait à "une souris grise". On peut deviner que, juif, il a certainement été déporté dans un camp de concentration, à moins que, de manière plus expéditive, il n'ait été exécuté d'une balle dans la nuque par les Sonderkommandos au-dessus d'une fosse à Ponar/Ponarai (40 000 morts au moins, certaines sources parlent de 100 000, peut-être en comptant les non-juifs : y a-t-il des degrés dans l'horreur ?).
Finalement, Piekielny a-t-il vraiment existé ? Ou n'est-il que le représentant imaginaire d'une communauté victime d'une extermination de masse qui n'eut pas d'exemple, et dont on peut seulement espérer qu'elle n'aura jamais d'imitateur ? On sait en tout cas que Gary hésita rarement à inventer sa vérité. Contrairement à ce qu'il écrivit, il ne reçut jamais des lettres de sa mère alors que celle-ci était morte depuis trois ans, mais avait confié à l'avance un paquet de missives à une amie, afin que celle-ci les envoie l'une après l'autre à son fils qui faisait la guerre.
Parti à la recherche de Piekielny, l'auteur rencontre l'Histoire, terrifiante, de ce XXème siècle qui connut la Shoah et Staline. Il rencontre aussi Gary, et Gogol, chez qui Gary pourrait bien avoir pris l'injonction de se souvenir d'un personnage peut-être imaginaire. Gary et ses blessures, son ambition, son panache, son inquiétude obsédée. Ses mystifications, la plus célèbre étant la "création" d'Emile Ajar, cet hétéronyme par lequel l'auteur de "la Promesse de l'aube" voulut, et réussit, à se dédouaner des attaques d'une certaine critique littéraire parisienne qui ne manquait pas, à chaque nouvel ouvrage, de lui reprocher son manque de style, son conformisme et sa tendance à la répétition. Embarqué dans ce voyage, le lecteur y rencontre l'imaginaire lorsqu'il devient plus réel que le réel. Cela s'appelle la littérature et Un certain Monsieur Piekielny en constitue la célébration subtile et convaincante, à l'adresse de ceux qui lisent, de ceux qui ne lisent pas et de ceux qui ne lisent pas assez.
Or, François-Henri Désérable s'est retrouvé un jour à Vilnius, devant la plaque rappelant que dans l'immeuble avait vécu Romain Gary. Du coup, la "mécanique Piekielny" se met en marche : l'auteur se met en tête de retrouver cet homme. Recherche dans les archives, interrogations de témoins (mais l'époque dont il s'agit est bien lointaine : avant la Seconde Guerre mondiale) ne semblent pas donner de résultats. On sait simplement de ce Piekielny qu'il ressemblait à "une souris grise". On peut deviner que, juif, il a certainement été déporté dans un camp de concentration, à moins que, de manière plus expéditive, il n'ait été exécuté d'une balle dans la nuque par les Sonderkommandos au-dessus d'une fosse à Ponar/Ponarai (40 000 morts au moins, certaines sources parlent de 100 000, peut-être en comptant les non-juifs : y a-t-il des degrés dans l'horreur ?).
Finalement, Piekielny a-t-il vraiment existé ? Ou n'est-il que le représentant imaginaire d'une communauté victime d'une extermination de masse qui n'eut pas d'exemple, et dont on peut seulement espérer qu'elle n'aura jamais d'imitateur ? On sait en tout cas que Gary hésita rarement à inventer sa vérité. Contrairement à ce qu'il écrivit, il ne reçut jamais des lettres de sa mère alors que celle-ci était morte depuis trois ans, mais avait confié à l'avance un paquet de missives à une amie, afin que celle-ci les envoie l'une après l'autre à son fils qui faisait la guerre.
Parti à la recherche de Piekielny, l'auteur rencontre l'Histoire, terrifiante, de ce XXème siècle qui connut la Shoah et Staline. Il rencontre aussi Gary, et Gogol, chez qui Gary pourrait bien avoir pris l'injonction de se souvenir d'un personnage peut-être imaginaire. Gary et ses blessures, son ambition, son panache, son inquiétude obsédée. Ses mystifications, la plus célèbre étant la "création" d'Emile Ajar, cet hétéronyme par lequel l'auteur de "la Promesse de l'aube" voulut, et réussit, à se dédouaner des attaques d'une certaine critique littéraire parisienne qui ne manquait pas, à chaque nouvel ouvrage, de lui reprocher son manque de style, son conformisme et sa tendance à la répétition. Embarqué dans ce voyage, le lecteur y rencontre l'imaginaire lorsqu'il devient plus réel que le réel. Cela s'appelle la littérature et Un certain Monsieur Piekielny en constitue la célébration subtile et convaincante, à l'adresse de ceux qui lisent, de ceux qui ne lisent pas et de ceux qui ne lisent pas assez.
vendredi 27 octobre 2017
Tiens ferme ta couronne
Des livres qui racontent la genèse d'un livre, et plus particulièrement du livre que l'on est en train de lire, on en a lu, à commencer par le plus emblématique et le plus génial de tous : la Recherche. Yannick Haenel, qui sait révérer ses maîtres comme il se doit (honneur à lui), le cite bien évidemment. Mais c'est d'un autre grand écrivain, d'abord, qu'il entend nous parler : Herman Melville, créateur de Moby Dick et auteur injustement méconnu de son vivant. A Melville vient s'associer un très grand cinéaste, maudit lui aussi à sa manière : Michael Cimino. Le réalisateur de Voyage au bout de l'enfer connut certes un succès planétaire de son vivant avec ce film, contrepoint nécessaire autant que génial, d' Apocalypse Now, tous deux dénonçant à leur manière l'atrocité mais surtout l'insanité d'une guerre perdue d'avance dans laquelle l'Amérique sacrifiait sa jeunesse et se changeait en repoussoir pour tous les pacifistes et les humanistes. Mais le tournage de La porte du paradis ruina son producteur, qui fit faillite (pour un coût de 40 millions de dollars, le film n'en rapporta que 4), et Cimino se retrouva sur une liste noire de cinéastes avec lesquels il valait mieux ne pas bâtir de projet. (On s'aperçut plus tard que le film était un chef-d'oeuvre massacré au montage, mais ceci est une autre histoire.)
Le narrateur de Tiens ferme... - plus ou moins proche du vrai Yannick Haenel, on ne le saura pas - a donc commis un scénario gigantesque, démesuré, sur la vie de Melville, plutôt malheureuse comme on sait. Et il se met en tête que seul Michael Cimino peut tourner ce film. Il va donc chercher à le rencontrer, alors qu'il vit ses dernières années (mais cela, ni lui-même ni le narrateur ne le savent). Ce narrateur, Jean Deichel (déjà rencontré dans de précédents opus du même Haenel) est un écrivain qui a connu le succès et aussi le doute et même la dèche. Il fait furieusement penser par moments à John Fante, et plus particulièrement à son roman Mon chien stupide (il y a d'ailleurs une allusion à ce roman dans le livre). Il a donc le chic pour se mettre dans des situations impossibles, comme d'oublier d'arroser les plantes ou de perdre le chien (perd-on un chien ? mais oui, ça lui arrive) de son voisin, une sorte de psychopathe qui détient un arsenal chez lui. Il rencontre aussi la belle Léna, conservatrice du Musée de la chasse à Paris, rencontre également très improbable sous le signe de Diane. J'avoue ne pas apprécier outre mesure ces romans (John Fante en est un exemple, Henry Miller aussi, et Bukovsky) ou l'écrivain-narrateur se retrouve à peu près constamment la tête sous l'eau à cause de ses propres turpitudes, de comportements qu'il adopte "à son corps défendant". J'y vois une forme d'auto-complaisance au fond assez perverse et en tout cas vite lassante. Casser l'empathie du lecteur est peut-être une manière comme une autre de maintenir l'attention de celui-ci, d'ouvrir un champ littéraire dont on peut facilement vanter l'originalité, mais cela ne me touche que peu. Il y a dans Tiens ferme... quelques belles envolées, surtout au début. On eût aimé cependant que la réflexion sur cinéma et littérature s'y déploie davantage et que les passages mythologico-symboliques sur Diane, la chasse et le parallèle avec la recherche de la beauté soient un peu moins attendus, un peu plus sensibles. Oui, Haenel a du talent, mais en l'occurrence il l'a mis au service d'une construction plutôt artificielle. On reste absolument sur sa faim. Le vrai roman du rapport entre cinéma et littérature et de la manière dont on peut renoncer à un scénario foireux sur Melville pour écrire un livre majeur reste à écrire. Par Yannick Haenel peut-être.
Le narrateur de Tiens ferme... - plus ou moins proche du vrai Yannick Haenel, on ne le saura pas - a donc commis un scénario gigantesque, démesuré, sur la vie de Melville, plutôt malheureuse comme on sait. Et il se met en tête que seul Michael Cimino peut tourner ce film. Il va donc chercher à le rencontrer, alors qu'il vit ses dernières années (mais cela, ni lui-même ni le narrateur ne le savent). Ce narrateur, Jean Deichel (déjà rencontré dans de précédents opus du même Haenel) est un écrivain qui a connu le succès et aussi le doute et même la dèche. Il fait furieusement penser par moments à John Fante, et plus particulièrement à son roman Mon chien stupide (il y a d'ailleurs une allusion à ce roman dans le livre). Il a donc le chic pour se mettre dans des situations impossibles, comme d'oublier d'arroser les plantes ou de perdre le chien (perd-on un chien ? mais oui, ça lui arrive) de son voisin, une sorte de psychopathe qui détient un arsenal chez lui. Il rencontre aussi la belle Léna, conservatrice du Musée de la chasse à Paris, rencontre également très improbable sous le signe de Diane. J'avoue ne pas apprécier outre mesure ces romans (John Fante en est un exemple, Henry Miller aussi, et Bukovsky) ou l'écrivain-narrateur se retrouve à peu près constamment la tête sous l'eau à cause de ses propres turpitudes, de comportements qu'il adopte "à son corps défendant". J'y vois une forme d'auto-complaisance au fond assez perverse et en tout cas vite lassante. Casser l'empathie du lecteur est peut-être une manière comme une autre de maintenir l'attention de celui-ci, d'ouvrir un champ littéraire dont on peut facilement vanter l'originalité, mais cela ne me touche que peu. Il y a dans Tiens ferme... quelques belles envolées, surtout au début. On eût aimé cependant que la réflexion sur cinéma et littérature s'y déploie davantage et que les passages mythologico-symboliques sur Diane, la chasse et le parallèle avec la recherche de la beauté soient un peu moins attendus, un peu plus sensibles. Oui, Haenel a du talent, mais en l'occurrence il l'a mis au service d'une construction plutôt artificielle. On reste absolument sur sa faim. Le vrai roman du rapport entre cinéma et littérature et de la manière dont on peut renoncer à un scénario foireux sur Melville pour écrire un livre majeur reste à écrire. Par Yannick Haenel peut-être.
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