Dans la famille Kennedy, demandez le numéro deux, le cadet, celui qui a toujours vécu à l'ombre de son grand frère, John Fitzgerald, dit Jack, un homme capable d'endosser simultanément et avec un extraordinaire succès des multitudes de rôles : politicien brillant, homme à femmes, mari, père, souffrant de la maladie d'Addington, et surtout Président des Etats-Unis.
Mais à Dallas, le 22 novembre 1963, le Président des Etats-Unis a été assassiné. Par qui ? Par un tireur isolé, un demi-fou, Lee Harvey Oswald, qui lui-même est très vite tombé sous les balles d'un autre assassin, Jack Ruby. Il n'y a pas grand-chose à savoir de plus, si ce n'est que l'Amérique s'est trouvée en état de choc et qu'il en résulta des changements politiques majeurs.
La "Commission Warren", instituée par le Président intérimaire pour, officiellement, faire toute la lumière sur les circonstances de l'assassinat, rend un rapport de près de mille pages qui pointe un certain nombre d'erreurs et de dysfonctionnements mais n'infirme en rien cette thèse du tueur isolé. Oswald n'aurait été le jouet que de lui-même.
Très vite, cependant, ses conclusions sont contestées. Une polémique naît, dont les prolongements n'ont toujours pas cessé à ce jour. S'y mêlent, bien sûr, des élucubrations plus ou moins complotistes.
Marc Dugain croit-il, peut-il croire ce qui est écrit dans le rapport Warren ? Le romancier en lui a en tout cas choisi de ne pas le faire. Au travers de son narrateur, un historien-enquêteur qui choisit de centrer ses travaux sur les Kennedy, il va évoquer à sa manière le père, Joe, homme d'affaires et diplomate, dont la fortune personnelle a été largement alimenté par son activité de bootlegger, ce qui le conduisit à nouer et à entretenir des liens avec la mafia.
Ce père aimant, mais ambigu et loin d'être irréprochable aussi bien dans sa vie privée que dans sa vie professionnelle, avait un rêve : devenir Président des Etats-Unis. Rêve qu'il a reporté sur ses enfants, par ordre d'aînesse. Ce fut donc le tour, d'abord, de Joseph Patrick Kennedy (Joe Jr), qui meurt en 1944 pendant une opération aérienne pour laquelle il s'était engagé. C'est le début de ce que l'on a souvent appelé la "malédiction des Kennedy". Vient donc le tour de John Fitzgerald, assassiné.
Un tueur isolé, un "loup solitaire", comme nous dirions aujourd'hui, vraiment ? Ne serait-ce pas plutôt le lien des Kennedy avec la mafia qui a conduit celle-ci à croire que l'ambitieuse famille leur était "redevable", aussi bien le fils que le père ? Et John Fitzgerald Kennedy, on le sait, s'était plutôt rangé du côté des faibles, des minorités. Malgré ses erreurs et ses faiblesses, il voulait se montrer un président humaniste. Ce qui pouvait entraver sérieusement les affaires mafieuses. Un an après la mort de JFK, Mary Pinchot Meyer, sa maîtresse, une femme cultivée, intelligente, une artiste, à qui l'unissait un lien qui allait probablement très au-delà du sexe, était assassinée sur les bords du Potomac. Crime jamais élucidé. La malédiction des Kennedy est contagieuse.
Restait Robert Kennedy (Bobby), Attorney General de son frère, la rude tâche de reprendre le flambeau, contre un Johnson, Vice-Président devenu Président par interim ("ma veuve", disait de Gaulle à propos d'un éventuel vice-président de la République en France) vulgaire, sans culture, dépourvu de toute ambition autre que celle qui pouvait servir ses propres intérêts, et qui aurait aussi bien pu être un cacique du Parti républicain.
Bobby Kennedy, après bien des hésitations, décide de concourir pour les primaires. L'homme, brillant, est constamment traversé de doutes sur sa propre valeur et sur son destin. C'est l'un des mérites de Marc Dugain d'en dresser un portrait complexe et contrasté. Viennent les premiers succès, l'investiture démocrate paraît en bonne voie, quand, au sortir d'un meeting, il est à son tour assassiné. Tireur isolé ? Là encore, la version officielle tendra à affirmer que oui.
Mais l'écrivain n'y croit pas, là encore. Beaucoup d'arguments semblent indiquer que Sirhan Sirhan (l'assassin "officiel") n'était pas le seul tireur et que, comme Oswald, il aurait été un "leurre". Thèse complotiste ? Ou volonté de tirer des conséquences de ce que ces deux assassinats, à quelques années d'intervalle, ne pouvaient pas ne pas être liés entre eux ?
Le narrateur est si obsédé par l'assassinat de Robert Kennedy qu'il y consacre sa vie professionnelle d'universitaire. Au point de susciter le scepticisme de ses collègues et de sacrifier sa propre vie privée. Il y a une (bonne ?) raison à cela : ses propres parents sont morts dans des circonstances mystérieuses, et il pense depuis le début que leur disparition a forcément un lien avec celle de Robert Kennedy. Son père était un spécialiste de l'hypnose ; c'était aussi, découvrira-t-il, un agent secret lié aux services britanniques. Or, dans les années soixante et soixante-dix, la CIA développait des programmes visant à contrôler les consciences. Pour ce faire, l'hypnose pouvait être un outil ; le LSD aussi, d'où le lien avec le trafic de drogue et avec la mafia, dont certains chefs s'étaient à l'époque convertis à cette juteuse activité.
Nous saurons, dans une certaine mesure le fin mot de l'histoire. Mais à force de s'obstiner à percer à jour des secrets qui se dérobent, ne risque-t-on pas soi-même de perdre le sens des réalités ? C'est sur cette taraudante interrogation sur la possibilité qu'a l'imaginaire d'infuser dans un réel qui se dérobe que se conclut ce livre. Qui nous laisse fascinés et songeurs.
samedi 21 octobre 2017
dimanche 17 septembre 2017
Corbu
Seul architecte du XXème siècle à avoir exercé sous pseudonyme, Le Corbusier ? C'est bien possible et cela tendrait à montrer qu'il fut soucieux de sa gloire avant même de l'être de son oeuvre.
Il y a un "problème Le Corbusier". La plupart des gens le citeraient volontiers comme le représentant archétypique de l'architecture du XXème siècle et de la modernité. Pourtant, qui, en dehors de quelques fanatiques "idéologiques", souvent architectes eux-mêmes béats d'admiration devant ce "père fondateur", voudrait vraiment habiter ses constructions ? On sait bien que, pour les Marseillais, la "Cité radieuse" est très vite devenue "la maison du fada" et on pressent qu'il y a, derrière cette moquerie méridionale, une certaine lucidité.
Heureusement, en un sens, Le Corbusier a beaucoup écrit et pas tant construit que cela. Ce qu'il voulait construire, c'est surtout son personnage. De ce point de vue, il a parfaitement réussi. Au point que ce n'est que récemment que ses liens, forts, avec le fascisme et le régime de Vichy ont été pleinement mis en lumière. On se doutait bien de quelque chose... mais le flot de ses discours d'autopromotion avait fini par faire passer l'éloge de la modernité technologique pour un nouvel humanisme.
Pourtant, lorsqu'on parle de "machine à habiter", lorsque l'architecte prétend définir une sorte de "mode d'emploi" des habitations qu'il conçoit, où est-on ailleurs que dans un monde régi autoritairement - et par des règles fixées par l'architecte lui-même. Olivier Barancy a le mérite de le souligner. La plupart du temps, les bâtiments conçus par Le Corbusier ne "marchent" pas. Il suffit de penser à la fameuse villa Savoy, représentative de la plupart de ses choix (pour ne pas dire de ses "tics") architecturaux. Elle ne fut jamais véritablement habitable, tout simplement parce qu'elle était conçue au rebours des besoins et des désirs de ses propriétaires, et sans qu'il soit besoin d'insister en outre sur les malfaçons "structurelles" qui l'affectent et la rendent presque impossible à maintenir en bon état et même à restructurer. On met souvent au crédit de Le Corbusier la réalisation de Chandiargh, en Inde ; mais là aussi, un certain nombre de bâtiments dont le "Capitole" (bâtiment administratif) ne sont pas fonctionnels. En outre, il semble bien que la part prise par notre fameux architecte dans la conception d'ensemble de la ville ne soit pas si importante que cela.
Le concepteur de la "Cité radieuse" avait inclus au sein de l'immeuble un petit centre commercial destiné à procurer à ses habitants des produits de première nécessité. Très vite, les commerces qui en faisaient partie ont périclité et les locaux ont été réaffectés à des bureaux commerciaux ou des professions libérales. Associer en un même lieu plusieurs fonctions différentes (habitat, commerces...) paraît pourtant une excellente idée, au rebours des principes "fonctionnalistes" dont Le Corbusier a été, dans la majeure partie de sa carrière, le défenseur acharné. Encore faudrait-il le faire en ayant au préalable étudié les conditions dans lesquelles un point de vente peut s'avérer à la fois attractif et rentable, créer à la fois de la convivialité et de la rentabilité. Notre architecte ne fit jamais une telle démarche, qui aurait supposé de sortir de la pose du créateur. Ecouter le "client" (qui était d'ailleurs pour lui plutôt un "usager") était pour lui s'abaisser.
D'autres analyses contenues dans ce livre me semblent plus contestables, en tout cas plus hâtives. Ainsi par exemple de la critique de l'architecture "sur dalle", accusée d'engendrer des échecs systématiques et une ghettoïsation des espaces. Oui, c'est vrai si l'on pense à Pantin, ça l'est moins sans doute pour le front de Seine du XVème (malgré l'impression de désert que l'on ressent en traversant ces espaces), ça l'est moins encore pour l'esplanade de la Défense. Tout dépend de la qualité de la réalisation, de la population appelée à fréquenter ces "dalles", et plus encore peut-être de la volonté (des architectes mais également des pouvoirs publics) de les aménager. A une époque où l'on veut chasser la voiture des centres-villes, une circulation "en site propre" des véhicules à moteur est-elle à coup sûr une aberration ?
Au-delà de la personne de Le Corbusier, dont les options idéologiques sont parfaitement détestables, la vraie question (et elle englobe bien des signatures architecturales du XXème siècle) est celle du fonctionnalisme. Jusqu'à la fin du XIXème siècle, la plupart des villes concentraient et mélangeaient dans un espace très limité des fonctions variées (habitat, commerce, industrie, services). Dysfonctionnements multiples et insalubrité en étaient souvent la conséquence. D'où l'idée de repenser les centres urbains en différenciant fortement les espaces, selon leur usage. Tel est le fonctionnalisme, enfant de l'hygiénisme. Des personnalités comme celle de Le Corbusier, gonflé de vanité et d'autosatisfaction, ont pu profiter de ce mouvement. Et comme notre architecte était doté d'un bon coup de crayon et d'une faconde puissante, il a plutôt bien réussi à tromper son monde, ses réalisations sont venues allonger la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO et il a bénéficié du soutien de quelques grands intellectuels, parmi lesquels des "institutionnels" comme André Malraux. L'escroquerie intellectuelle a pu tromper beaucoup de monde. Sans doute commence-t-on seulement à en sortir.
A partir de cet exemple-repoussoir, resterait à savoir ce que seraient, aujourd'hui, des principes urbanistiques "souhaitables". Bien que ce ne soit pas le sujet de son livre, je suis un peu étonné qu'Olivier Barancy n'amorce aucune réflexion sur ce point. Il ne fait non plus nulle mention d'un ouvrage qui me semble décisif en ce qu'il associe une réflexion d'ensemble sur le fonctionnalisme architectural et urbanistique et une observation attentive, que l'on dirait parfois presque minimaliste, de ce qui fait qu'un tissu urbain est ou n'est pas à même de procurer de l'agrément et une richesse émotionnelle à ceux qui le fréquentent : je veux parler du livre de Jane Jacobs "Déclin et survie des grandes villes américaines". L'auteur, qui n'est pas architecte (mais Le Corbusier ne l'était pas non plus, n'ayant jamais passé son diplôme), s'attaque à la question "par le bas". Elle observe et enquête avec beaucoup d'attention, moissonne des informations et, à partir de là, réfléchit. Elle revendique cette modestie. Faudrait-il que les architectes fassent de même et abandonnent leur position de démiurges ? Peut-être pas, mais il importerait en tout cas qu'il sachent que, contrairement aux autres créateurs, leur public n'a pas toujours la possibilité de se détourner de leurs oeuvres.
Il y a un "problème Le Corbusier". La plupart des gens le citeraient volontiers comme le représentant archétypique de l'architecture du XXème siècle et de la modernité. Pourtant, qui, en dehors de quelques fanatiques "idéologiques", souvent architectes eux-mêmes béats d'admiration devant ce "père fondateur", voudrait vraiment habiter ses constructions ? On sait bien que, pour les Marseillais, la "Cité radieuse" est très vite devenue "la maison du fada" et on pressent qu'il y a, derrière cette moquerie méridionale, une certaine lucidité.
Heureusement, en un sens, Le Corbusier a beaucoup écrit et pas tant construit que cela. Ce qu'il voulait construire, c'est surtout son personnage. De ce point de vue, il a parfaitement réussi. Au point que ce n'est que récemment que ses liens, forts, avec le fascisme et le régime de Vichy ont été pleinement mis en lumière. On se doutait bien de quelque chose... mais le flot de ses discours d'autopromotion avait fini par faire passer l'éloge de la modernité technologique pour un nouvel humanisme.
Pourtant, lorsqu'on parle de "machine à habiter", lorsque l'architecte prétend définir une sorte de "mode d'emploi" des habitations qu'il conçoit, où est-on ailleurs que dans un monde régi autoritairement - et par des règles fixées par l'architecte lui-même. Olivier Barancy a le mérite de le souligner. La plupart du temps, les bâtiments conçus par Le Corbusier ne "marchent" pas. Il suffit de penser à la fameuse villa Savoy, représentative de la plupart de ses choix (pour ne pas dire de ses "tics") architecturaux. Elle ne fut jamais véritablement habitable, tout simplement parce qu'elle était conçue au rebours des besoins et des désirs de ses propriétaires, et sans qu'il soit besoin d'insister en outre sur les malfaçons "structurelles" qui l'affectent et la rendent presque impossible à maintenir en bon état et même à restructurer. On met souvent au crédit de Le Corbusier la réalisation de Chandiargh, en Inde ; mais là aussi, un certain nombre de bâtiments dont le "Capitole" (bâtiment administratif) ne sont pas fonctionnels. En outre, il semble bien que la part prise par notre fameux architecte dans la conception d'ensemble de la ville ne soit pas si importante que cela.
Le concepteur de la "Cité radieuse" avait inclus au sein de l'immeuble un petit centre commercial destiné à procurer à ses habitants des produits de première nécessité. Très vite, les commerces qui en faisaient partie ont périclité et les locaux ont été réaffectés à des bureaux commerciaux ou des professions libérales. Associer en un même lieu plusieurs fonctions différentes (habitat, commerces...) paraît pourtant une excellente idée, au rebours des principes "fonctionnalistes" dont Le Corbusier a été, dans la majeure partie de sa carrière, le défenseur acharné. Encore faudrait-il le faire en ayant au préalable étudié les conditions dans lesquelles un point de vente peut s'avérer à la fois attractif et rentable, créer à la fois de la convivialité et de la rentabilité. Notre architecte ne fit jamais une telle démarche, qui aurait supposé de sortir de la pose du créateur. Ecouter le "client" (qui était d'ailleurs pour lui plutôt un "usager") était pour lui s'abaisser.
D'autres analyses contenues dans ce livre me semblent plus contestables, en tout cas plus hâtives. Ainsi par exemple de la critique de l'architecture "sur dalle", accusée d'engendrer des échecs systématiques et une ghettoïsation des espaces. Oui, c'est vrai si l'on pense à Pantin, ça l'est moins sans doute pour le front de Seine du XVème (malgré l'impression de désert que l'on ressent en traversant ces espaces), ça l'est moins encore pour l'esplanade de la Défense. Tout dépend de la qualité de la réalisation, de la population appelée à fréquenter ces "dalles", et plus encore peut-être de la volonté (des architectes mais également des pouvoirs publics) de les aménager. A une époque où l'on veut chasser la voiture des centres-villes, une circulation "en site propre" des véhicules à moteur est-elle à coup sûr une aberration ?
Au-delà de la personne de Le Corbusier, dont les options idéologiques sont parfaitement détestables, la vraie question (et elle englobe bien des signatures architecturales du XXème siècle) est celle du fonctionnalisme. Jusqu'à la fin du XIXème siècle, la plupart des villes concentraient et mélangeaient dans un espace très limité des fonctions variées (habitat, commerce, industrie, services). Dysfonctionnements multiples et insalubrité en étaient souvent la conséquence. D'où l'idée de repenser les centres urbains en différenciant fortement les espaces, selon leur usage. Tel est le fonctionnalisme, enfant de l'hygiénisme. Des personnalités comme celle de Le Corbusier, gonflé de vanité et d'autosatisfaction, ont pu profiter de ce mouvement. Et comme notre architecte était doté d'un bon coup de crayon et d'une faconde puissante, il a plutôt bien réussi à tromper son monde, ses réalisations sont venues allonger la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO et il a bénéficié du soutien de quelques grands intellectuels, parmi lesquels des "institutionnels" comme André Malraux. L'escroquerie intellectuelle a pu tromper beaucoup de monde. Sans doute commence-t-on seulement à en sortir.
A partir de cet exemple-repoussoir, resterait à savoir ce que seraient, aujourd'hui, des principes urbanistiques "souhaitables". Bien que ce ne soit pas le sujet de son livre, je suis un peu étonné qu'Olivier Barancy n'amorce aucune réflexion sur ce point. Il ne fait non plus nulle mention d'un ouvrage qui me semble décisif en ce qu'il associe une réflexion d'ensemble sur le fonctionnalisme architectural et urbanistique et une observation attentive, que l'on dirait parfois presque minimaliste, de ce qui fait qu'un tissu urbain est ou n'est pas à même de procurer de l'agrément et une richesse émotionnelle à ceux qui le fréquentent : je veux parler du livre de Jane Jacobs "Déclin et survie des grandes villes américaines". L'auteur, qui n'est pas architecte (mais Le Corbusier ne l'était pas non plus, n'ayant jamais passé son diplôme), s'attaque à la question "par le bas". Elle observe et enquête avec beaucoup d'attention, moissonne des informations et, à partir de là, réfléchit. Elle revendique cette modestie. Faudrait-il que les architectes fassent de même et abandonnent leur position de démiurges ? Peut-être pas, mais il importerait en tout cas qu'il sachent que, contrairement aux autres créateurs, leur public n'a pas toujours la possibilité de se détourner de leurs oeuvres.
dimanche 10 septembre 2017
Summer
Un précédent livre de Monica Sabolo, "Crans-Montana", je l'avais lu essentiellement à cause de son titre. Et je ne l'avais que moyennement aimé. Ces adolescences riches et repues, indolentes, toutes ces vies d'enfants gâtés se retrouvant périodiquement dans une station de sports d'hiver ne m'avaient pas vraiment passionné. Surtout que l'auteur déploie un style ondoyant, qui mêle volontiers des temps différents de l'histoire, laissant le lecteur sans repères, évitant toute description - même quand on la trouverait nécessaire - pour ne considérer que les mouvements intérieurs des personnages.
Dans les premières pages, je trouvais que "Summer" avait les mêmes défauts et je me disais que l'auteur s'inscrivait dans une manière qui décidément ne me convenait pas. Au fil de la lecture, j'ai changé d'avis : bousculer la chronologie, pour le coup, donne force et intelligibilité à ce récit de la dévastation d'un frère par la disparition de sa soeur. Cela se passe dans une famille bien bourgeoise, bien suisse, receleuse de secrets malodorants et qui suintent. Bien sûr, tout cela finira chez le psychiatre, étape obligée de ce type de parcours. On pense par moment au Mars de Fritz Zorn, dans lequel c'était la maladie physique qui servait d'exutoire à une insupportable chape de non-dits. Le récit est ainsi mené, entre avancées et reculs, jusqu'à un éclaircissement final qui, pour ne laisser que peu de place à l'apport imaginaire du lecteur, n'en évite pas moins tout discours moralisateur.
Dans les premières pages, je trouvais que "Summer" avait les mêmes défauts et je me disais que l'auteur s'inscrivait dans une manière qui décidément ne me convenait pas. Au fil de la lecture, j'ai changé d'avis : bousculer la chronologie, pour le coup, donne force et intelligibilité à ce récit de la dévastation d'un frère par la disparition de sa soeur. Cela se passe dans une famille bien bourgeoise, bien suisse, receleuse de secrets malodorants et qui suintent. Bien sûr, tout cela finira chez le psychiatre, étape obligée de ce type de parcours. On pense par moment au Mars de Fritz Zorn, dans lequel c'était la maladie physique qui servait d'exutoire à une insupportable chape de non-dits. Le récit est ainsi mené, entre avancées et reculs, jusqu'à un éclaircissement final qui, pour ne laisser que peu de place à l'apport imaginaire du lecteur, n'en évite pas moins tout discours moralisateur.
vendredi 8 septembre 2017
1941
Dans son journal "Quarante ans" (ainsi intitulé parce que l'auteur l'a tenu à cet âge, bien qu'il ne l'ait publié que beaucoup plus tard), Marc Lambron se plaint souvent et fortement que son roman, ce qui pour lui devait être une sorte d'oeuvre-maîtresse, "1941" n'ait récolté aucun prix littéraire d'importance. Il nous raconte à ce propos les intrigues, calculs et concours de circonstances par lesquels on en est arrivé là. Certains en prennent pour leur grade, les jurés notamment. On a droit à quelques grandes envolées sur les stratégies éditoriales et dînatoires, qui ne grandissent guère le petit monde germanopratin, mais au fond peut-on s'attendre à autre chose ? Et cela empêche-t-il la littérature de qualité de s'écrire tout de même ? La grande question, bien sûr, aujourd'hui comme hier, est que le succès n'est pas proportionné au talent.
Bonne raison, à mes yeux, pour aller y voir chez un auteur que jusqu'ici je ne connaissais que très peu. Je me suis donc plongé dans cette histoire qui raconte l'occupation vue depuis la zone "libre" et son centre majeur, c'est-à-dire Vichy.
Trop souvent, avec le recul, on a tendance à considérer Vichy comme un nid de collaborationnistes sans scrupules ayant à sa tête un Maréchal gâteux et manipulé au nom des plus vils instincts et des plus bas intérêts par son entourage. Grâce à une documentation historique solide catalysée par une puissante imagination, Marc Lambron nous montre, depuis l'intérieur de l'Hôtel du Parc, l'extraordinaire diversité et les rivalités féroces des hommes du Maréchal, parmi lesquels il y eut des aventuriers, des demi-fous (et le portrait du Docteur Ménétrel, médecin personnel du Maréchal, est à cet égard très significatif), de purs profiteurs attirés seulement par l'appât du gain, des antisémites pathologiques, mais aussi des hommes - tel de Du Moulin de Labarthète, dont le Narrateur principal du roman est supposé avoir été le collaborateurs - qui songeaient, non sans orgueil, mais pas davantage sans désintéressement à une "Révolution Nationale" qui devait régénérer le pays, évidemment dans une vision très droitière de la politique.
C'est sans doute parce qu'il a voulu montrer que le régime de Vichy était profondément fracturé de l'intérieur, et que vouloir le considérer comme un bloc unique était une erreur historique, que "1941" a suscité des polémiques à sa sortie (en 1997). On connaît pourtant l'histoire de Laval remplacé par Darlan, puis faisant son "grand retour"... Elle est significative de grandes dissensions politiques, d'une instabilité qui se retrouva à tous les niveaux. Il n'est pas mauvais de le rappeler.
L'auteur le fait avec force, au travers de personnages (les réels se mêlant aux imaginaires) qu'il sait sculpter puissamment et polir avec finesse. Marc Lambron est un classique, sa phrase vise haut et cingle avec justesse. L'ombre de Saint-Simon, celle de Julien Gracq aussi par moments, plane sur ce style qui ne s'autorise guère de relâchement. Jamais l'auteur ne renonce à l'intelligence, par moments celle-ci en devient presque envahissante et le lecteur flirte avec l'impression d'avoir affaire à un texte sur-écrit - défaut que, pour ma part, je préfère cent fois à son contraire.
Il y a aussi, dans "1941", une histoire d'amour, belle et désespérée, que l'Histoire brisera en renvoyant chacun des protagonistes à son propre destin. Cette Carla est mystérieuse, marquée par la conscience de la tragédie et l'absurdité de la situation ; elle ne révélera à personne sa part d'ombre. Le livre refermé, nous continuerons à rêver d'elle : dans ce registre-là aussi, le roman de Marc Lambron est une réussite.
Bonne raison, à mes yeux, pour aller y voir chez un auteur que jusqu'ici je ne connaissais que très peu. Je me suis donc plongé dans cette histoire qui raconte l'occupation vue depuis la zone "libre" et son centre majeur, c'est-à-dire Vichy.
Trop souvent, avec le recul, on a tendance à considérer Vichy comme un nid de collaborationnistes sans scrupules ayant à sa tête un Maréchal gâteux et manipulé au nom des plus vils instincts et des plus bas intérêts par son entourage. Grâce à une documentation historique solide catalysée par une puissante imagination, Marc Lambron nous montre, depuis l'intérieur de l'Hôtel du Parc, l'extraordinaire diversité et les rivalités féroces des hommes du Maréchal, parmi lesquels il y eut des aventuriers, des demi-fous (et le portrait du Docteur Ménétrel, médecin personnel du Maréchal, est à cet égard très significatif), de purs profiteurs attirés seulement par l'appât du gain, des antisémites pathologiques, mais aussi des hommes - tel de Du Moulin de Labarthète, dont le Narrateur principal du roman est supposé avoir été le collaborateurs - qui songeaient, non sans orgueil, mais pas davantage sans désintéressement à une "Révolution Nationale" qui devait régénérer le pays, évidemment dans une vision très droitière de la politique.
C'est sans doute parce qu'il a voulu montrer que le régime de Vichy était profondément fracturé de l'intérieur, et que vouloir le considérer comme un bloc unique était une erreur historique, que "1941" a suscité des polémiques à sa sortie (en 1997). On connaît pourtant l'histoire de Laval remplacé par Darlan, puis faisant son "grand retour"... Elle est significative de grandes dissensions politiques, d'une instabilité qui se retrouva à tous les niveaux. Il n'est pas mauvais de le rappeler.
L'auteur le fait avec force, au travers de personnages (les réels se mêlant aux imaginaires) qu'il sait sculpter puissamment et polir avec finesse. Marc Lambron est un classique, sa phrase vise haut et cingle avec justesse. L'ombre de Saint-Simon, celle de Julien Gracq aussi par moments, plane sur ce style qui ne s'autorise guère de relâchement. Jamais l'auteur ne renonce à l'intelligence, par moments celle-ci en devient presque envahissante et le lecteur flirte avec l'impression d'avoir affaire à un texte sur-écrit - défaut que, pour ma part, je préfère cent fois à son contraire.
Il y a aussi, dans "1941", une histoire d'amour, belle et désespérée, que l'Histoire brisera en renvoyant chacun des protagonistes à son propre destin. Cette Carla est mystérieuse, marquée par la conscience de la tragédie et l'absurdité de la situation ; elle ne révélera à personne sa part d'ombre. Le livre refermé, nous continuerons à rêver d'elle : dans ce registre-là aussi, le roman de Marc Lambron est une réussite.
mercredi 30 août 2017
La Chambre des époux
Qu'est-ce que la littérature a à nous dire de la maladie ? Toujours, les romans en ont parlé - tuberculose au XIXème siècle, Sida au XXème, pour ne prendre que ces exemples - , toujours les écrivains en ont souffert et nous l'ont raconté, parfois de manière inoubliable, souvent à la première personne. Eric Reinhardt a été confronté au cancer de l'autre, l'être aimé devenu tout à coup être souffrant, sa femme, Margot, l'amour de sa vie, atteinte d'un cancer du sein à la guérison incertaine, même si l'on affirme trop souvent, de nos jours, que ce cancer-là ce n'est rien.
La maladie et ses paradoxes : elle ressoude le couple, le ramène à ses fondamentaux. L'amour, d'abord, le temps qui passe et la nécessité de ne pas le perdre, le désir qui tout à coup s'intensifie de se trouver tout à coup à un point d'équilibre instable, celui où il pourrait brusquement cesser d'exister.
Mais le désir a aussi ses ruses. Et voici que le narrateur rencontre Marie, jeune femme séduisante, atteinte elle aussi d'un cancer. Il se met à l'aimer à raison même de cette maladie, et peut-être dans la limite de celle-ci, sans cesser pour autant, bien au contraire, d'aimer sa propre femme. Du coup, se construit un roman dans lequel un grand compositeur, dont la femme a elle-même souffert d'un cancer, rencontre une autre Marie, en traitement chimiothérapique et qui n'a que quelques semaines à vivre. Il lui écrira un Requiem avant de réintégrer les pénates conjugales. Il pourrait écrire aussi un livret d'opéra où un peintre réalise une oeuvre prodigieuse, promise à un succès immense, au moment même où sa femme est elle aussi atteinte d'un cancer. Lorsque Margot avait été malade, le narrateur avait travaillé comme un forcené pour achever un livre qui avait beaucoup fait pour sa notoriété ; et parallèlement la guérison de Margot était advenue.
Dans ce jeu labyrinthique entre la réalité et la fiction - mais peut-être, plus simplement, ne va-t-on que de la fiction à la fiction - se dessinent plusieurs pistes. Celle, d'abord, du pouvoir compassionnel de la littérature, notion pas nécessairement très tendance mais qu'il ne faudrait pas abandonner ou mépriser pour autant. Puis celle de la création, pas seulement littéraire, comme exorcisme : rien de nouveau là non plus, mais le registre résolument contemporain qu'adopte l'auteur, tissant parfois des liens funambulesques entre passé et présent, sonne juste. Celle, enfin, des correspondances entre la propre vie de chacun, sa vie rêvée et la vie des autres - ce qui est, au fond, une des multiples définitions possibles de la littérature.
La maladie et ses paradoxes : elle ressoude le couple, le ramène à ses fondamentaux. L'amour, d'abord, le temps qui passe et la nécessité de ne pas le perdre, le désir qui tout à coup s'intensifie de se trouver tout à coup à un point d'équilibre instable, celui où il pourrait brusquement cesser d'exister.
Mais le désir a aussi ses ruses. Et voici que le narrateur rencontre Marie, jeune femme séduisante, atteinte elle aussi d'un cancer. Il se met à l'aimer à raison même de cette maladie, et peut-être dans la limite de celle-ci, sans cesser pour autant, bien au contraire, d'aimer sa propre femme. Du coup, se construit un roman dans lequel un grand compositeur, dont la femme a elle-même souffert d'un cancer, rencontre une autre Marie, en traitement chimiothérapique et qui n'a que quelques semaines à vivre. Il lui écrira un Requiem avant de réintégrer les pénates conjugales. Il pourrait écrire aussi un livret d'opéra où un peintre réalise une oeuvre prodigieuse, promise à un succès immense, au moment même où sa femme est elle aussi atteinte d'un cancer. Lorsque Margot avait été malade, le narrateur avait travaillé comme un forcené pour achever un livre qui avait beaucoup fait pour sa notoriété ; et parallèlement la guérison de Margot était advenue.
Dans ce jeu labyrinthique entre la réalité et la fiction - mais peut-être, plus simplement, ne va-t-on que de la fiction à la fiction - se dessinent plusieurs pistes. Celle, d'abord, du pouvoir compassionnel de la littérature, notion pas nécessairement très tendance mais qu'il ne faudrait pas abandonner ou mépriser pour autant. Puis celle de la création, pas seulement littéraire, comme exorcisme : rien de nouveau là non plus, mais le registre résolument contemporain qu'adopte l'auteur, tissant parfois des liens funambulesques entre passé et présent, sonne juste. Celle, enfin, des correspondances entre la propre vie de chacun, sa vie rêvée et la vie des autres - ce qui est, au fond, une des multiples définitions possibles de la littérature.
mardi 29 août 2017
Kérylos
Peu de choses aujourd'hui peuvent nous rappeler que la Côte d'Azur a été un pays où la campagne s'étendait jusqu'à la mer, en dehors des quelques villes littorales comme Nice, Monaco ou Menton. La continuité d'une grande métropole qui, aujourd'hui, relie Cannes à Menton nous fait facilement oublier l'aspect originaire du lieu. Jusqu'au XIXème siècle, la région était plutôt pauvre, vivant essentiellement de pêche et d'agriculture.
Mais, aujourd'hui comme hier, le climat de cette pointe sud-est de la France est béni des dieux. Et, lorsque les chemins de fer ont commencé à se développer, permettant des voyages "rapides" d'un point à un autre de la France et même au travers de l'Europe, de riches personnages ayant fait, la plupart du temps, fortune parmi les brumes nordiques, décidèrent d'y bâtir des maisons de prestige pour y goûter la douceur du climat en compagnie de leur famille et de leurs amis.
Dans ce mouvement de mode, les Reinach furent à part. Leurs voisins les Ephrussi de Rothschlid, les Eiffel bâtissaient des demeures vastes et confortables, où la belle architecture et l'art avaient certes leur place, mais où les innovations techniques et la modernité en général devaient à la fois éblouir les hôtes et faciliter la vie de toute la maisonnée.
Pour les Reinach, tout était dans la fascination de l'antique. "Villa grecque" : ainsi est qualifiée leur villa "Kérylos" de Beaulieu-sur-mer. Grecque, oui, mais pas authentique, puisque de villa grecque, à cet endroit, il n'y en eut jamais. Il s'agit donc d'une reconstitution et, plus encore, d'une reconstitution fantasmée : les villas de l'antiquité ne possédaient pas ces grandes ouvertures, leur plan était sans doute assez différent de celui que l'architecte Pontremoli imagina à la demande des Reinach. L'appellation des différentes pièces se rapportait à la Grèce : proleion, triclinos, andrôn... Mais un certain confort, celui de l'eau chaude par exemple, n'avait pas été dédaigné. Les mosaïques, elles, procédaient d'une reconstruction ou d'une réinvention : on avait fait notamment appel aux artisans qui, à l'époque, travaillaient pour le Casino de Monte-Carlo, en cours de construction.
Kérylos ressortissait donc à la fois de la grande maison de plaisance et de la reconstitution historique. C'est ce qui fait son charme, sa complexité et ce que nous pourrions appeler aujourd'hui son inauthenticité datée. Au travers d'une intrigue romanesque qui sert de fil conducteur à l'évocation de la Famille Reinach et de leur Villa (le fils de la cuisinière devient helléniste, ami de la famille amoureux de la femme d'un des architectes, avant de faire une grande carrière de peintre cubiste), Adrien Goetz réactive en nous le goût de la Grèce, patrie originaire de la poésie comme de la démocratie. Son érudition est immense, aussi bien sur l'Antiquité que sur les nombreuses belles villas qui, à l'orée du XXème siècles, virent le jour entre Nice et Menton, mais elle ne pèse jamais. Bel exemple de gai savoir romanesque, auquel je ne m'attendais pas. On referme le livre en pensant retourner aussitôt que possible à la Villa Kérylos, dans un esprit d'admiration pour cette famille qui engloutit une fortune dans la construction d'une villa malpratique mais qui avait, à leurs yeux, le mérite insurpassable de rendre hommage à une civilisation qui les fascinait.
Mais, aujourd'hui comme hier, le climat de cette pointe sud-est de la France est béni des dieux. Et, lorsque les chemins de fer ont commencé à se développer, permettant des voyages "rapides" d'un point à un autre de la France et même au travers de l'Europe, de riches personnages ayant fait, la plupart du temps, fortune parmi les brumes nordiques, décidèrent d'y bâtir des maisons de prestige pour y goûter la douceur du climat en compagnie de leur famille et de leurs amis.
Dans ce mouvement de mode, les Reinach furent à part. Leurs voisins les Ephrussi de Rothschlid, les Eiffel bâtissaient des demeures vastes et confortables, où la belle architecture et l'art avaient certes leur place, mais où les innovations techniques et la modernité en général devaient à la fois éblouir les hôtes et faciliter la vie de toute la maisonnée.
Pour les Reinach, tout était dans la fascination de l'antique. "Villa grecque" : ainsi est qualifiée leur villa "Kérylos" de Beaulieu-sur-mer. Grecque, oui, mais pas authentique, puisque de villa grecque, à cet endroit, il n'y en eut jamais. Il s'agit donc d'une reconstitution et, plus encore, d'une reconstitution fantasmée : les villas de l'antiquité ne possédaient pas ces grandes ouvertures, leur plan était sans doute assez différent de celui que l'architecte Pontremoli imagina à la demande des Reinach. L'appellation des différentes pièces se rapportait à la Grèce : proleion, triclinos, andrôn... Mais un certain confort, celui de l'eau chaude par exemple, n'avait pas été dédaigné. Les mosaïques, elles, procédaient d'une reconstruction ou d'une réinvention : on avait fait notamment appel aux artisans qui, à l'époque, travaillaient pour le Casino de Monte-Carlo, en cours de construction.
Kérylos ressortissait donc à la fois de la grande maison de plaisance et de la reconstitution historique. C'est ce qui fait son charme, sa complexité et ce que nous pourrions appeler aujourd'hui son inauthenticité datée. Au travers d'une intrigue romanesque qui sert de fil conducteur à l'évocation de la Famille Reinach et de leur Villa (le fils de la cuisinière devient helléniste, ami de la famille amoureux de la femme d'un des architectes, avant de faire une grande carrière de peintre cubiste), Adrien Goetz réactive en nous le goût de la Grèce, patrie originaire de la poésie comme de la démocratie. Son érudition est immense, aussi bien sur l'Antiquité que sur les nombreuses belles villas qui, à l'orée du XXème siècles, virent le jour entre Nice et Menton, mais elle ne pèse jamais. Bel exemple de gai savoir romanesque, auquel je ne m'attendais pas. On referme le livre en pensant retourner aussitôt que possible à la Villa Kérylos, dans un esprit d'admiration pour cette famille qui engloutit une fortune dans la construction d'une villa malpratique mais qui avait, à leurs yeux, le mérite insurpassable de rendre hommage à une civilisation qui les fascinait.
samedi 26 août 2017
L'Abdication, mais de qui, de quoi ?
Trop longtemps, j'ai délaissé mon blog "littéraire", au profit d'impressions romaines. Ce ne sont pas pourtant les lectures qui m'ont manqué. Même, en dépit de mon projet d'écrire sur Rome et de l'impératif de se documenter qui l'accompagne, je n'ai pas cessé de lire de la fiction, bien que les événements politiques de ces derniers mois m'aient aussi porté plus qu'à l'accoutumée vers des essais supposés éclairer les transformations politiques et sociales que nous vivons.
De politique, il est question dans la chronique-pamphlet d'Aquilino Morelle intitulée "L'Abdication" et dont le bandeau précise "Comment en est-on arrivé là ?".
Qu'est-ce que ce "là" ? Evidemment, un Hollande démissionnaire avant même d'avoir renoncé, perdu pour la politique et que la politique a perdu, laissant derrière lui une France déboussolée, sans perspective, destinée en toute logique à faire un grand virage à droite, mais dont une frange se prend encore à rêver d'une grande fraternité bâtie sur le retour de vieux mythes solidaires débouchant sur l'instauration d'un revenu universel ou d'un repli sur soi au nom d'un anticapitalisme qui repeindrait le drapeau tricolore aux couleurs du bolivarisme.
Aquilino Morelle a-t-il été partie prenante de ce "là" ? Tout le livre est bâti sur une seule idée : lui, Aquilino Morelle, conseiller de ce prince républicain, est un pur, il n'avait pour idée et pour ambition que de défendre les humbles. Il avait participé à l'écriture du discours du Bourget (ce qui nous vaut de longues dissertations au sujet du "droit moral" qu'il pourrait revendiquer sur tel ou tel passage, à l'encontre de certains de ses collègues qui se sont attribué indûment la paternité de tel ou tel passage... comme on le voit, notre auteur et ex-conseiller a l'esprit d'équipe chevillé au mental), le sens de son séjour à l'Elysée ne pouvait être que d'en permettre la mise en oeuvre.
Et non d'en profiter pour se faire cirer les chaussures à des prix exorbitants. Mauvaises langues, qui ont prétendu voir dans ce conseiller si bien placé au "Château" (il y occupait la chambre d'Eugénie, qui fut le bureau présidentiel de Giscard) un fétichiste des grolles ! D'ailleurs, sachez-le, bonnes gens, cela n'arriva qu'une fois, et parce que notre homme était pressé. Ce qui, bien évidemment, revient à prendre ses lecteurs pour des imbéciles.
La caractéristique d'Aquilino Morelle semble être de posséder une bonne conscience inébranlable. Il est dans son bon droit, le président qu'il est supposé servir et de qui il tient son titre est, quant à lui, dans l'erreur. François Hollande est en effet un libéral (au sens français) honteux, qui a bâti toute sa carrière sur un socialisme auquel il ne croit pas. Son mandat de Président de la République lui a permis après quelques semaines de tomber le masque et de devenir ce qu'au fond il a toujours été. Dès lors, il ne pouvait que se débarrasser - lâchement et non sans tergiversations - de ce conseiller devenu trop encombrant.
Le problème est que Hollande, bien plus qu'un libéral, est un hésitant qui ne veut vexer personne. Décider n'est pas son fort ; il se laisse bien plus facilement porter par les événements. Les observateurs raillaient à juste titre sa mollesse. Peut-être avait-il besoin d'un conseiller loyal et de confiance qui sache l'aider à surmonter ses défauts. Avec Aquilino Morelle, il a eu un égotiste vantard imbu de sa propre image. Cela n'a pas dû l'aider beaucoup, même si cela n'a sans doute pas suffi à précipiter sa chute.
De politique, il est question dans la chronique-pamphlet d'Aquilino Morelle intitulée "L'Abdication" et dont le bandeau précise "Comment en est-on arrivé là ?".
Qu'est-ce que ce "là" ? Evidemment, un Hollande démissionnaire avant même d'avoir renoncé, perdu pour la politique et que la politique a perdu, laissant derrière lui une France déboussolée, sans perspective, destinée en toute logique à faire un grand virage à droite, mais dont une frange se prend encore à rêver d'une grande fraternité bâtie sur le retour de vieux mythes solidaires débouchant sur l'instauration d'un revenu universel ou d'un repli sur soi au nom d'un anticapitalisme qui repeindrait le drapeau tricolore aux couleurs du bolivarisme.
Aquilino Morelle a-t-il été partie prenante de ce "là" ? Tout le livre est bâti sur une seule idée : lui, Aquilino Morelle, conseiller de ce prince républicain, est un pur, il n'avait pour idée et pour ambition que de défendre les humbles. Il avait participé à l'écriture du discours du Bourget (ce qui nous vaut de longues dissertations au sujet du "droit moral" qu'il pourrait revendiquer sur tel ou tel passage, à l'encontre de certains de ses collègues qui se sont attribué indûment la paternité de tel ou tel passage... comme on le voit, notre auteur et ex-conseiller a l'esprit d'équipe chevillé au mental), le sens de son séjour à l'Elysée ne pouvait être que d'en permettre la mise en oeuvre.
Et non d'en profiter pour se faire cirer les chaussures à des prix exorbitants. Mauvaises langues, qui ont prétendu voir dans ce conseiller si bien placé au "Château" (il y occupait la chambre d'Eugénie, qui fut le bureau présidentiel de Giscard) un fétichiste des grolles ! D'ailleurs, sachez-le, bonnes gens, cela n'arriva qu'une fois, et parce que notre homme était pressé. Ce qui, bien évidemment, revient à prendre ses lecteurs pour des imbéciles.
La caractéristique d'Aquilino Morelle semble être de posséder une bonne conscience inébranlable. Il est dans son bon droit, le président qu'il est supposé servir et de qui il tient son titre est, quant à lui, dans l'erreur. François Hollande est en effet un libéral (au sens français) honteux, qui a bâti toute sa carrière sur un socialisme auquel il ne croit pas. Son mandat de Président de la République lui a permis après quelques semaines de tomber le masque et de devenir ce qu'au fond il a toujours été. Dès lors, il ne pouvait que se débarrasser - lâchement et non sans tergiversations - de ce conseiller devenu trop encombrant.
Le problème est que Hollande, bien plus qu'un libéral, est un hésitant qui ne veut vexer personne. Décider n'est pas son fort ; il se laisse bien plus facilement porter par les événements. Les observateurs raillaient à juste titre sa mollesse. Peut-être avait-il besoin d'un conseiller loyal et de confiance qui sache l'aider à surmonter ses défauts. Avec Aquilino Morelle, il a eu un égotiste vantard imbu de sa propre image. Cela n'a pas dû l'aider beaucoup, même si cela n'a sans doute pas suffi à précipiter sa chute.
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