dimanche 10 septembre 2017

Summer

   Un précédent livre de Monica Sabolo, "Crans-Montana", je l'avais lu essentiellement à cause de son titre. Et je ne l'avais que moyennement aimé. Ces adolescences riches et repues, indolentes, toutes ces vies d'enfants gâtés se retrouvant périodiquement dans une station de sports d'hiver ne m'avaient pas vraiment passionné. Surtout que l'auteur déploie un style ondoyant, qui mêle volontiers des temps différents de l'histoire, laissant le lecteur sans repères, évitant toute description - même quand on la trouverait nécessaire - pour ne considérer que les mouvements intérieurs des personnages.

   Dans les premières pages, je trouvais que "Summer" avait les mêmes défauts et je me disais que l'auteur s'inscrivait dans une manière qui décidément ne me convenait pas. Au fil de la lecture, j'ai changé d'avis : bousculer la chronologie, pour le coup, donne force et intelligibilité à ce récit de la dévastation d'un frère par la disparition de sa soeur. Cela se passe dans une famille bien bourgeoise, bien suisse, receleuse de secrets malodorants et qui suintent. Bien sûr, tout cela finira chez le psychiatre, étape obligée de ce type de parcours. On pense par moment au Mars de Fritz Zorn, dans lequel c'était la maladie physique qui servait d'exutoire à une insupportable chape de non-dits. Le récit est ainsi mené, entre avancées et reculs, jusqu'à un éclaircissement final qui, pour ne laisser que peu de place à l'apport imaginaire du lecteur, n'en évite pas moins tout discours moralisateur.

vendredi 8 septembre 2017

1941

   Dans son journal "Quarante ans" (ainsi intitulé parce que l'auteur l'a tenu à cet âge, bien qu'il ne l'ait publié que beaucoup plus tard), Marc Lambron se plaint souvent et fortement que son roman, ce qui pour lui devait être une sorte d'oeuvre-maîtresse, "1941" n'ait récolté aucun prix littéraire d'importance. Il nous raconte à ce propos les intrigues, calculs et concours de circonstances par lesquels on en est arrivé là. Certains en prennent pour leur grade, les jurés notamment. On a droit à quelques grandes envolées sur les stratégies éditoriales et dînatoires, qui ne grandissent guère le petit monde germanopratin, mais au fond peut-on s'attendre à autre chose ? Et cela empêche-t-il la littérature de qualité de s'écrire tout de même ? La grande question, bien sûr, aujourd'hui comme hier, est que le succès n'est pas proportionné au talent.

 Bonne raison, à mes yeux, pour aller y voir chez un auteur que jusqu'ici je ne connaissais que très peu. Je me suis donc plongé dans cette histoire qui raconte l'occupation vue depuis la zone "libre" et son centre majeur, c'est-à-dire Vichy.

   Trop souvent, avec le recul, on a tendance à considérer Vichy comme un nid de collaborationnistes sans scrupules ayant à sa tête un Maréchal gâteux et manipulé au nom des plus vils instincts et des plus bas intérêts par son entourage. Grâce à une documentation historique solide catalysée par une puissante imagination, Marc Lambron nous montre, depuis l'intérieur de l'Hôtel du Parc, l'extraordinaire diversité et les rivalités féroces des hommes du Maréchal, parmi lesquels il y eut des aventuriers, des demi-fous (et le portrait du Docteur Ménétrel, médecin personnel du Maréchal, est à cet égard très significatif), de purs profiteurs attirés seulement par l'appât du gain, des antisémites pathologiques, mais aussi des hommes - tel de Du Moulin de Labarthète, dont le Narrateur principal du roman est supposé avoir été le collaborateurs - qui songeaient, non sans orgueil, mais pas davantage sans désintéressement à une "Révolution Nationale" qui devait régénérer le pays, évidemment dans une vision très droitière de la politique.

   C'est sans doute parce qu'il a voulu montrer que le régime de Vichy était profondément fracturé de l'intérieur, et que vouloir le considérer comme un bloc unique était une erreur historique, que "1941" a suscité des polémiques à sa sortie (en 1997). On connaît pourtant l'histoire de Laval remplacé par Darlan, puis faisant son "grand retour"... Elle est significative de grandes dissensions politiques, d'une instabilité qui se retrouva à tous les niveaux. Il n'est pas mauvais de le rappeler.

   L'auteur le fait avec force, au travers de personnages (les réels se mêlant aux imaginaires) qu'il sait sculpter puissamment et polir avec finesse. Marc Lambron est un classique, sa phrase vise haut et cingle avec justesse. L'ombre de Saint-Simon, celle de Julien Gracq aussi par moments, plane sur ce style qui ne s'autorise guère de relâchement. Jamais l'auteur ne renonce à l'intelligence, par moments celle-ci en devient presque envahissante et le lecteur flirte avec l'impression d'avoir affaire à un texte sur-écrit - défaut que, pour ma part, je préfère cent fois à son contraire.

   Il y a aussi, dans "1941", une histoire d'amour, belle et désespérée, que l'Histoire brisera en renvoyant chacun des protagonistes à son propre destin. Cette Carla est mystérieuse, marquée par la conscience de la tragédie et l'absurdité de la situation ; elle ne révélera à personne sa part d'ombre. Le livre refermé, nous continuerons à rêver d'elle : dans ce registre-là aussi, le roman de Marc Lambron est une réussite.


mercredi 30 août 2017

La Chambre des époux

   Qu'est-ce que la littérature a à nous dire de la maladie ? Toujours, les romans en ont parlé - tuberculose au XIXème siècle, Sida au XXème, pour ne prendre que ces exemples - , toujours les écrivains en ont souffert et nous l'ont raconté, parfois de manière inoubliable, souvent à la première personne. Eric Reinhardt a été confronté au cancer de l'autre, l'être aimé devenu tout à coup être souffrant, sa femme, Margot, l'amour de sa vie, atteinte d'un cancer du sein à la guérison incertaine, même si l'on affirme trop souvent, de nos jours, que ce cancer-là ce n'est rien.

  La maladie et ses paradoxes : elle ressoude le couple, le ramène à ses fondamentaux. L'amour, d'abord, le temps qui passe et la nécessité de ne pas le perdre, le désir qui tout à coup s'intensifie de se trouver tout à coup à un point d'équilibre instable, celui où il pourrait brusquement cesser d'exister.

   Mais le désir a aussi ses ruses. Et voici que le narrateur rencontre Marie, jeune femme séduisante, atteinte elle aussi d'un cancer. Il se met à l'aimer à raison même de cette maladie, et peut-être dans la limite de celle-ci, sans cesser pour autant, bien au contraire, d'aimer sa propre femme. Du coup, se construit un roman dans lequel un grand compositeur, dont la femme a elle-même souffert d'un cancer, rencontre une autre Marie, en traitement chimiothérapique et qui n'a que quelques semaines à vivre. Il lui écrira un Requiem avant de réintégrer les pénates conjugales. Il pourrait écrire aussi un livret d'opéra où un peintre réalise une oeuvre prodigieuse, promise à un succès immense, au moment même où sa femme est elle aussi atteinte d'un cancer. Lorsque Margot avait été malade, le narrateur avait travaillé comme un forcené pour achever un livre qui avait beaucoup fait pour sa notoriété ; et parallèlement la guérison de Margot était advenue.

   Dans ce jeu labyrinthique entre la réalité et la fiction - mais peut-être, plus simplement, ne va-t-on que de la fiction à la fiction - se dessinent plusieurs pistes.  Celle, d'abord, du pouvoir compassionnel de la littérature, notion pas nécessairement très tendance mais qu'il ne faudrait pas abandonner ou mépriser pour autant. Puis celle de la création, pas seulement littéraire, comme exorcisme : rien de nouveau là non plus, mais le registre résolument contemporain qu'adopte l'auteur, tissant parfois des liens funambulesques entre passé et présent, sonne juste. Celle, enfin, des correspondances entre la propre vie de chacun, sa vie rêvée et la vie des autres - ce qui est, au fond, une des multiples définitions possibles de la littérature.


mardi 29 août 2017

Kérylos

  Peu de choses aujourd'hui peuvent nous rappeler que la Côte d'Azur a été un pays où la campagne s'étendait jusqu'à la mer, en dehors des quelques villes littorales comme Nice, Monaco ou Menton. La continuité d'une grande métropole qui, aujourd'hui, relie Cannes à Menton nous fait facilement oublier l'aspect originaire du lieu. Jusqu'au XIXème siècle, la région était plutôt pauvre, vivant essentiellement de pêche et d'agriculture.

   Mais, aujourd'hui comme hier, le climat de cette pointe sud-est de la France est béni des dieux. Et, lorsque les chemins de fer ont commencé à se développer, permettant des voyages "rapides" d'un point à un autre de la France et même au travers de l'Europe, de riches personnages ayant fait, la plupart du temps, fortune parmi les brumes nordiques, décidèrent d'y bâtir des maisons de prestige pour y goûter la douceur du climat en compagnie de leur famille et de leurs amis.

   Dans ce mouvement de mode, les Reinach furent à part. Leurs voisins les Ephrussi de Rothschlid, les Eiffel bâtissaient des demeures vastes et confortables, où la belle architecture et l'art avaient certes leur place, mais où les innovations techniques et la modernité en général devaient à la fois éblouir les hôtes et faciliter la vie de toute la maisonnée.

   Pour les Reinach, tout était dans la fascination de l'antique. "Villa grecque" : ainsi est qualifiée leur villa "Kérylos" de Beaulieu-sur-mer. Grecque, oui, mais pas authentique, puisque de villa grecque, à cet endroit, il n'y en eut jamais. Il s'agit donc d'une reconstitution et, plus encore, d'une reconstitution fantasmée : les villas de l'antiquité ne possédaient pas ces grandes ouvertures, leur plan était sans doute assez différent de celui que l'architecte Pontremoli imagina à la demande des Reinach. L'appellation des différentes pièces se rapportait à la Grèce : proleion, triclinos, andrôn... Mais un certain confort, celui de l'eau chaude par exemple, n'avait pas été dédaigné. Les mosaïques, elles, procédaient d'une reconstruction ou d'une réinvention : on avait fait notamment appel aux artisans qui, à l'époque, travaillaient pour le Casino de Monte-Carlo, en cours de construction.

   Kérylos ressortissait donc à la fois de la grande maison de plaisance et de la reconstitution historique. C'est ce qui fait son charme, sa complexité et ce que nous pourrions appeler aujourd'hui son inauthenticité datée. Au travers d'une intrigue romanesque qui sert de fil conducteur à l'évocation de la Famille Reinach et de leur Villa (le fils de la cuisinière devient helléniste, ami de la famille amoureux de la femme d'un des architectes, avant de faire une grande carrière de peintre cubiste), Adrien Goetz réactive en nous le goût de la Grèce, patrie originaire de la poésie comme de la démocratie. Son érudition est immense, aussi bien sur l'Antiquité que sur les nombreuses belles villas qui, à l'orée du XXème siècles, virent le jour entre Nice et Menton, mais elle ne pèse jamais. Bel exemple de gai savoir romanesque, auquel je ne m'attendais pas. On referme le livre en pensant retourner aussitôt que possible à la Villa Kérylos, dans un esprit d'admiration pour cette famille qui engloutit une fortune dans la construction d'une villa malpratique mais qui avait, à leurs yeux, le mérite insurpassable de rendre hommage à une civilisation qui les fascinait.


samedi 26 août 2017

L'Abdication, mais de qui, de quoi ?

   Trop longtemps, j'ai délaissé mon blog "littéraire", au profit d'impressions romaines. Ce ne sont pas pourtant les lectures qui m'ont manqué. Même, en dépit de mon projet d'écrire sur Rome et de l'impératif de se documenter qui l'accompagne, je n'ai pas cessé de lire de la fiction, bien que les événements politiques de ces derniers mois m'aient aussi porté plus qu'à l'accoutumée vers des essais supposés éclairer les transformations politiques et sociales que nous vivons.

  De politique, il est question dans la chronique-pamphlet d'Aquilino Morelle intitulée "L'Abdication" et dont le bandeau précise "Comment en est-on arrivé là ?".

  Qu'est-ce que ce "là" ? Evidemment, un Hollande démissionnaire avant même d'avoir renoncé, perdu pour la politique et que la politique a perdu, laissant derrière lui une France déboussolée, sans perspective, destinée en toute logique à faire un grand virage à droite, mais dont une frange se prend encore à rêver d'une grande fraternité bâtie sur le retour de vieux mythes solidaires débouchant sur l'instauration d'un revenu universel ou d'un repli sur soi au nom d'un anticapitalisme qui repeindrait le drapeau tricolore aux couleurs du bolivarisme.

   Aquilino Morelle a-t-il été partie prenante de ce "là" ? Tout le livre est bâti sur une seule idée : lui, Aquilino Morelle, conseiller de ce prince républicain, est un pur, il n'avait pour idée et pour ambition que de défendre les humbles. Il avait participé à l'écriture du discours du Bourget (ce qui nous vaut de longues dissertations au sujet du "droit moral" qu'il pourrait revendiquer sur tel ou tel passage, à l'encontre de certains de ses collègues qui se sont attribué indûment la paternité de tel ou tel passage... comme on le voit, notre auteur et ex-conseiller a l'esprit d'équipe chevillé au mental), le sens de son séjour à l'Elysée ne pouvait être que d'en permettre la mise en oeuvre.

  Et non d'en profiter pour se faire cirer les chaussures à des prix exorbitants. Mauvaises langues, qui ont prétendu voir dans ce conseiller si bien placé au "Château" (il y occupait la chambre d'Eugénie, qui fut le bureau présidentiel de Giscard) un fétichiste des grolles ! D'ailleurs, sachez-le, bonnes gens, cela n'arriva qu'une fois, et parce que notre homme était pressé. Ce qui, bien évidemment, revient à prendre ses lecteurs pour des imbéciles.

  La caractéristique d'Aquilino Morelle semble être de posséder une bonne conscience inébranlable. Il est dans son bon droit, le président qu'il est supposé servir et de qui il tient son titre est, quant à lui, dans l'erreur. François Hollande est en effet un libéral (au sens français) honteux, qui a bâti toute sa carrière sur un socialisme auquel il ne croit pas. Son mandat de Président de la République lui a permis après quelques semaines de tomber le masque et de devenir ce qu'au fond il a toujours été. Dès lors, il ne pouvait que se débarrasser - lâchement et non sans tergiversations - de ce conseiller devenu trop encombrant.

  Le problème est que Hollande, bien plus qu'un libéral, est un hésitant qui ne veut vexer personne. Décider n'est pas son fort ; il se laisse bien plus facilement porter par les événements. Les observateurs raillaient à juste titre sa mollesse. Peut-être avait-il besoin d'un conseiller loyal et de confiance qui sache l'aider à surmonter ses défauts. Avec Aquilino Morelle, il a eu un égotiste vantard imbu de sa propre image. Cela n'a pas dû l'aider beaucoup, même si cela n'a sans doute pas suffi à précipiter sa chute.

vendredi 27 septembre 2013

La Libération animale, de Peter Singer



On parle volontiers de lui comme de l'un des grands philosophes du moment. Un incontournable.Tant il est vrai que le sort que nous faisons aux animaux paraît mériter, aujourd'hui plus qu'hier, d'être pensé en profondeur, loin du paternalisme des « sociétés protectrices » et de la sensiblerie souvent ridicule qui a cours dans certains milieux sociaux. Comme souvent, ce courant de pensée prend appui sur un petit nombre de mots-étendards. L'un d'eux, « spécisme », formé sur le modèle de « racisme » permet de stigmatiser par une analogie facile tous ceux qui ne seraient pas convaincus que toute espèce animale a les mêmes droits que les hommes et les femmes. Le puissant Paul Watson, héraut (mais pas héros) de la défense des grosses bêtes aquatiques au dépens des hommes (même si évidemment les harponneurs japonais ne sont pas les plus sympathiques de nos semblables), est passé par là et pas grand-chose après lui ne sera comme avant, il faut le savoir.

Vous avez dit philosophie ? Je dois dire que je n'en ai guère vu, dans le livre de Peter Singer. N'y cherchez pas, en particulier, une réflexion sur ce qu'est le « règne animal », ce qui le distingue des autres formes de vie et en quoi l'espèce humaine s'en distingue (car elle s'en distingue, et je ne sache pas qu'un dauphin puisse avoir recours comme je le fais en ce moment à un MacBook – dommage pour la marque à la Pomme ! - pour écrire un article sur la libération animale). Pas un mot, tout au long du livre, sur la notion de « conscience ». Evidemment, c'est le propre de l'homme. Le propre de l'homme que ce potentiel d'involution qui lui permet de mobiliser un « logos » et de le tourner aussi bien vers lui-même que vers ce qui lui est extérieur. La conscience, sur laquelle les penseurs anglo-saxons ont tant et si intensément réfléchi (je pense à Daniel Dennett, mais il y en a d'autres), ne sert pas la cause de l'antispécisme tel qu'il s'exhibe aujourd'hui. On s'abstiendra donc d'en parler.

De tout ce qui précède, on pourrait facilement conclure que je suis en désaccord radical avec les thèses de Singer. En fait, non ; les choses sont un peu plus compliquées.

Pour l'essentiel, le livre de Peter Singer est une compilation des mauvaises manières (pour employer un euphémismes) que les hommes font subir aux animaux. L'auteur a visité des laboratoires où l'on pratique l'expérimentation animale, des fermes industrielles, des « batteries » d'élevage de poulets. Il a lu beaucoup de littérature sur la question, notamment les revues – pas toujours passionnantes ni ragoûtantes, sans doute – destinées aux fermiers. Il nous décrit et nous montre à longueur de pages comment les animaux souffrent, et les réactions qu'ils développent face à ce qu'ils subissent. On le savait, bien sûr, mais tous les détails qu'il nous fournit nous le font voir de manière encore plus nette. Les hangars d'élevage d'animaux, où ceux-ci ne voient jamais le jour ni leur milieu naturel, sont de véritables visions d'enfer ; ce qu'il peut y arriver de mieux aux animaux est de mourir vite. L'auteur a raison de le souligner. En plus, les produits qui en sortent ne sont pas de la meilleure qualité. La logique du rendement est venue pervertir le système, tout comme le taylorisme était venu vicier à la base la notion de progrès technique. Il y a désormais derrière tout cela de gros intérêts financiers – Singer cite un éleveur justifiant ses pratiques en disant que ses installations « coûtent cher » : cela a le mérite d'être clair - , des « lobbys » et des circuits de commercialisation où les intérêts des différents intervenants sont liés.

Cette partie de l'ouvrage est réellement convaincante. Nous mangeons trop de viande, c'est sûr. Devenir végétarien est sans doute légitime. Mais que vaut une pratique individuelle – même si elle n'est pas totalement isolée – dans un tel contexte ? Quel peut être son effet ? Cette forme de militantisme n'est-elle pas appelée à rester anecdotique ? Ce faisant, le résultat premier que l'on obtient n'est-il pas de se compliquer l'existence ? Je suis pour ma part perplexe. Ou bien alors on fait le choix du végétarisme pour des raisons de santé et de bien-être – et c'est tout autre chose. Il est un fait acquis en tout cas que dans ce domaine la recherche de la réussite économique suppose l'anéantissement préalable de toute considération éthique (car pour moi le rejet de la souffrance, humaine ou animale, relève de l'éthique humaine). Et ce n'est pas acceptable. Le capitalisme bête et méchant a encore frappé, l'humanisme éclairé doit s'y opposer de toutes ses forces.

Sur l'expérimentation animale, Peter Singer semble être beaucoup plus à court d'arguments. Il nous explique que, souvent, l'expérimentation animale n'est pas pertinente scientifiquement. Par exemple, des médicaments testés sur des animaux s'avèrent inefficaces ou au contraire toxique, alors que sur l'être humain on s'apercevra ensuite que c'est l'inverse. Entre-temps des animaux ont souffert – pour rien. Il nous explique encore que certaines expériences sur l'animal ne produisent pas de résultats significatifs. On les réalise parce que les chercheurs et les laboratoires sont là pour cela, et qu'il faut bien « publier ». Certes. Je veux bien croire que ces situations existent et il me semble évident – c'est d'ailleurs le propre de toutes les activités humaines – qu'il y a eu des abus. Mais dans un monde de la recherche marqué par la concurrence entre les équipes, par la culture du résultat et, plus encore, par la recherche de financements, comment croire que la plupart des expérimentations animales sinon toutes pourraient être supprimées sans entraver en rien l'avancée des connaissances scientifiques ? Dans le système nord-américain, caractérisé par l'obsession de l'argent à tous les niveaux, est-il raisonnable de penser que l'on finance abondamment et de manière durable des programmes de recherche insusceptibles par leur principe même de déboucher sur des conclusions valables ? Et existe-t-il un « lobby des producteurs d'animaux de laboratoire », semblable à celui des éleveurs, assez puissant et bien introduit pour empêcher tout changement ? Cela paraît peu probable. Il n'en est pas moins vrai que s'attaquer à la souffrance inutile des animaux est, là aussi, une cause hautement légitime. Mais il ne faudrait pas, pour se faire, abandonner son discernement et son sens de la mesure à la porte des laboratoires.

Reste une dernière série de questions, pour élargir un peu le débat. Les Pays sous-développés en sont en général restés à des méthodes d'élevage artisanales ; c'est, au contraire, dans les Pays à haut pouvoir d'achat que l'élevage industriel s'est implanté. Il en résulte ce paradoxe : dans les Pays qui auraient besoin de se nourrir abondamment et à faible coût, les produits correspondants ne sont pas disponibles ; inversement, là où les consommateurs disposent d'un haut pouvoir d'achat, on leur offre, en première intention, des produits bon marché et de basse qualité... Autre question, liée à ce qui précède : la possibilité de nourrir la planète n'est-elle pas liée, précisément, à la possibilité d'accès aux produits d'une agriculture et d'un élevage industriels, seuls à même de produire les quantités nécessaires pour une population en plein développement ? Ne faudrait-il pas en conclure que cette forme de production est un mal nécessaire ? Et peut-on envisager, à l'échelle de la planète et sur la base de la prospective démographique, que ce ne soit que provisoire et qu'on puisse ensuite s'orienter vers des modes de culture et d'élevage à la fois durables au regard des ressources de la planète et respectueux des valeurs éthiques ? L'un des enjeux majeurs du développement est bien celui-là.


mercredi 21 août 2013

Comment améliorer les oeuvres ratées, de Pierre Bayard


Dans notre parcours de lecteurs, nous y avons tous été confrontés : le livre qui ne nous intéresse pas, qui nous tombe des mains, dans lequel nous ne réussissons pas à « entrer ». Certes, ce qui s'exprime là, c'est notre subjectivité. Mais il arrive aussi que l'opinion générale déprécie tel ou tel ouvrage, le considérant comme « raté ». Ne parlons pas de livres d'auteurs inconnus et qui le resteront : ceux-là, personne ou presque ne les lit. Non, la vraie problématique est celle d'auteurs célèbres et célébrés, ayant commis un « mouton noir » dans leur bibliographie. Pierre Bayard en cite plusieurs exemples : Jean Santeuil pour Marcel Proust, Fort comme la mort pour Maupassant, l'Amour pour Duras, la Henriade pour Voltaire, Dieu pour Victor Hugo, etc. Ces livres sont connus parce que leur auteur l'est par ailleurs. Pourquoi donc les considère-t-on comme « ratés », c'est-à-dire inférieurs au reste de l'oeuvre, ne pouvant en aucune manière prétendre au statut de chefs-d'oeuvre, alors même que leur auteur avait par ailleurs parfaitement démontré sa capacité à susciter enthousiasme et admiration chez ses lecteurs ?

Pierre Bayard – qui, on s'en souvient, nous avait régalé en nous démontrant qu'il était indispensable et salutaire de savoir parler des « livres qu'on n'a pas lus » - se livre à une approche qu'il qualifie de « scientifique » du ratage en littérature. S'efforçant de ne jamais fléchir dans la rigueur de son analyse, il en vient ainsi à montrer que les « œuvres ratées » souffrent toutes d'un même défaut : la mauvaise prise de distance entre l'auteur et le lecteur. Tantôt cette distance est trop faible, l'écrivain veut embarquer son lecteur sans ménagement et sans conditionnement préalable dans une sorte de délire qui lui est tout personnel, et l'on parlera alors d'une « hallucination », dans laquelle il est impossible au lecteur de s'impliquer ; tantôt, au contraire, l'oeuvre, froide et hermétique, stérilise à l'avance les tentatives d'approche. Dans l'un et l'autre cas, le « plaisir du texte » est absent ou corrompu par le texte lui-même.

Bien exposée, bien illustrée, cette thèse est tout à fait convaincante. Elle joue sur l'interaction auteur / lecteur, sur le fait que le lecteur – comme on peut le constater à merveille dans chaque page d'un chef-d'oeuvre comme la Recherche – est à la fois contraint par le discours de l'auteur et invité à susciter en lui la richesse foisonnante de ses propres rêves et de ses propres souvenirs et sur l'équilibre et la cohérence formelle dont l'auteur, quel que soit le genre littéraire qu'il a choisi et le style qu'il adopte, se doit de faire la démonstration.

Là où les choses se gâtent un peu, c'est lorsque Pierre Bayard se prend tout à coup d'envies réparatrices sur les œuvres qu'il cite et étudie. Est-il légitime de vouloir « améliorer » ces œuvres ? Le livre refermé, nous en doutons plus que jamais. Produits défectueux, elles sont des objets d'étude intéressants pour le critique : leurs défauts sont intéressants, car il importe de les connaître pour ne pas les reproduire. Hormis cela, les « œuvres ratées » peuvent bien le rester et subir le sort qui leur est « naturel » : l'oubli. Un oubli relatif au regard des autres œuvres du même auteur. Nous n'avons nulle envie de relire une « Henriade » améliorée. Les éditeurs feront bien de se consacrer à autre chose qu'à la publication d'un tel ouvrage. N'améliorons pas les œuvres ratées, consacrons-nous, lecteurs, à en lire par préférence d'autres. Et là où Pierre Bayard s'égare à peu près complètement, c'est lorsqu'il nous parle de marier les œuvres ratées entre elles, de faire entrer tel personnage d'un livre dans un autre, afin d'additionner les qualités littéraires et de compenser les défauts. Nous avons tous, à un moment ou à un autre, rêvé d'une telle interaction : Oliver Twist s'égarant du côté de Guermantes, ou même Emma Bovary prise sous sa coupe par Stendhal. Ça peut être assez drôle, on peut même en faire une sorte de pastiche littéraire, un hommage teinté d'humour au second degré. Mais ce ne sera tout autre chose que la réécriture d'une œuvre ratée, à laquelle nous n'avons aucune légitimité pour procéder, sauf à considérer qu'il n'y a plus d'auteur et qu'on nage dans une espèce de magma littéraire universel... Les tenants de la « mort de l'auteur » semblaient pourtant bien ringardisés, et cependant, cornaqués par Pierre Bayard, les voici qui se réinvitent travestis au grand banquet des plaisirs littéraires...

Le titre « Comment améliorer les œuvres ratées » associe une question et un constat. La question gagne à demeurer sans réponse, si ce n'est pour le livre de Pierre Bayard lui même, qui s' « améliorerait » en voyant disparaître tout ce qui touche à l'amélioration. Rangeons-les, les « œuvres ratées », parmi les « archives mortes », afin qu'elles laissent place à d'autres qui – grâce à la lucidité de critiques comme Pierre Bayard – n'auront pas leurs défauts.