Mohamed est vraiment l’anti-héros : bon ouvrier chez Renault, bon père, bon musulman, il a toujours fait en sorte d’éviter de se faire remarquer. Il fait partie de ces hommes que l’on peut croiser indéfiniment sans les voir. Quoiqu’il ait plutôt eu de la chance avec ses enfants – aucun d’eux n’a eu affaire à la police – il les a sentis s’éloigner de lui, inexorablement, sans comprendre pourquoi. Un jour, pendant les années 60, Mohamed avait été emmené du Maroc en car pour occuper son emploi à l’usine ; sa femme l’a rejoint ensuite, et ses enfants, nés et grandis dans un HLM de banlieue, sont devenus de véritables petits Français. Histoire très classique d’un immigré.
Mais la législation sociale étant ce qu’elle est, voici que sonne l’heure de la retraite. Contrairement à ses enfants, Mohamed n’est pas chez lui en France. Chaque année, pour ses vacances, il retournait d’ailleurs au bled, au terme d’un parcours de plus de 2000 km en voiture. La retraite – qu’il appelle lentraite – s’avère tout d’abord très déroutante pour Mohamed. Mais pourquoi ne pas la considérer comme de grandes vacances – de grandes vacances que l’on pourrait passer le plus possible en famille. Pour cela, Mohamed va faire construire une grande maison un peu folle et pas fonctionnelle du tout, dictée par l’émotion et la fantaisie, une sorte de palais du Facteur Cheval plus absurde qu’inventif. Pour que ses enfants viennent le rejoindre et que la famille vive toute ensemble, comme on doit vivre quand on est une grande famille. Mais ses enfants ne viendront pas, bien sûr ; et le rêve de Mohamed se brisera contre cette évidence : ses enfants ne lui ressemblent pas. Tel est pour Tahar Ben Jelloun l’un des drames de l’immigration : cette lignée brisée, cette irréconciliabilité entre parents et enfants. L’histoire de Mohamed est triste et sans morale. Aurait-il pu devenir lui-même un « petit Français » ? Sans doute pas. Et le bled, pauvre, désertique, ne lui offrait presque rien. Entre ses parents marocains et ses enfants français, Mohamed était voué à être le représentant d’une génération sacrifiée. Comme lui, il y en a des milliers, appartenant à un passé proche. Tahar Ben Jelloun nous rappelle qui ils furent et qu’il ne faudrait pas les oublier.
vendredi 2 octobre 2009
lundi 28 septembre 2009
L'audace d'espérer, de Barack Obama
A l’aise, sûr de lui sans être arrogant, charmeur, convaincant et convaincu : tel nous apparaît Barack Obama à la télévision. Il n’en fait ni trop ni trop peu. Cette maîtrise exceptionnelle de son image, servie par un physique lui-même hors du commun, tend à faire du premier Président afro-américain des Etats-Unis un gagnant sur tous les fronts. C’est du moins l’image que l’on en avait, en Europe, aux premières semaines de son mandat. Les choses paraissent moins simples aujourd’hui.
Et ce livre nous en donne quelques clés. Certes, Obama a réussi en politique grâce à ses immenses qualités personnelles et parce qu’il a eu un peu de chance aussi. Mais au prix de quelle dépense d’énergie ! Il faut l’entendre raconter ses campagnes électorales, l’agenda surchargé, les voyages longs et fastidieux (même l’Illinois, qui n’est qu’un des Etats des Etats-Unis couvre un vaste territoire dans lequel les déplacements dévorent beaucoup de temps), l’amertume de certaines réunions ratées ou infructueuses, et par-dessus tout le pouvoir de l’argent, cet argent omniprésent, qui fait et défait les candidats et pèse d’un poids effrayant sur toutes les élections, de la plus petite à la plus grande. Elu au Sénat, le jeune Obama n’est pas pour autant entré dans une sorte d’aristocratie qui lui vaudrait tranquillité et privilèges : tous ses faits, ses gestes, ses votes, sont pesés, comptés ; à tout moment, il peut faire l’objet d’une campagne de dénigrement, il doit à la fois écouter les mises en garde de ses collaborateurs et les diriger…
On se découragerait à moins. Obama, lui, est à la fois d’une lucidité sans concession et d’une détermination à peu près inflexible. C’est à la fois admirable et, par moments, vertigineux. Obama est formidablement sympathique ; on le sait admirable, on l’aime et on a envie de l’aimer plus encore. Il ressemble vraiment à ce que les Etats-Unis voudraient être : un Pays au-dessus de la mêlée. Et sans le discours ploutocratique d’un Bush : manifestement, le nouveau Président des Etats-Unis a le sens du social ; il connaît les « vraies gens », il leur a parlé, il les a fréquentés.
C’est pourquoi, à lire son livre, il arrive qu’on s’interroge. Non pas sur la sincérité de son discours, mais sur des éléments de cohérence. Sur ce qui paraît être l’oubli d’un principe de non-contradiction. Je vois un exemple possible dans le récit de son premier voyage au Kenya avec sa femme Michelle. Dans l’avion du retour, celle-ci fait remarquer à son mari qu’elle est heureuse de retourner en Amérique, car les gens qu’elle a rencontrés au Kenya ne sont pas libres. Elle juge en effet que l’organisation tribale de la société, dans laquelle celui qui a réussi doit aider toute sa famille, y compris éloignée, sans considération des mérites, entraîne une forme de paralysie et constitue un encouragement à la fainéantise. Certes. Et de disserter sur le système américain qui donne ses chances à chacun, récompense la volonté de travailler et l’inventivité. Le mythe du self made man demeure vivace, qui conjugue liberté, responsabilité et réussite. Mais lorsque Obama évoque, quelques pages plus loin, les régions sinistrées de l’Amérique, où le chômage sévit, où les usines ferment, où la ville et la société se décomposent, il pourrait tout aussi bien pousser un peu davantage son raisonnement et affirmer que ce qui manque à la société américaine, ce qui ouvre la voie à ces drames, c’est le manque de solidarité. Une solidarité dont bien des sociétés africaines regorgent et dont le tribalisme n’est qu’une forme certes perverse mais qui, humainement, n’est pas sans raison d’être.
Dans un autre passage de son livre, Obama se dit fier de la démocratie américaine, du rapport direct avec les citoyens. La preuve en est qu’à une certaine époque, il était possible de s’approcher très près de la Maison-Blanche, presque d’apercevoir depuis la rue le Président à son bureau. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, Obama le sait et le regrette. Mais il lui faudrait s’interroger sur ce qui a changé : la logique de blocs destinés à se heurter l’un à l’autre a fait place à un aspect multicentrique et multiforme des menaces. Il y a moins de risque de devoir lancer une bombe atomique ; mais les mesures de sécurité se sont insinuées dans la vie de tous les jours, pour la détériorer. Et je pense, pour ma part, qu’il s’agit d’une régression en termes de civilisation. Vive la guerre froide, car peut-être que l’Union Soviétique pouvait nous anéantir en quelques secondes (peut-être pas, d’ailleurs), mais je pouvais davantage faire confiance à mon voisin, ne pas passer constamment sous ces portiques idiots qui se mettent à hurler simplement parce que vous avez oublié les clés de votre voiture dans votre poche.
Il y a par ailleurs de très belles pages sur le racisme et son changement de forme au cours des dernières décennies. Les petites vexations du quotidien sont demeurées ; par contre, les discriminations pour l’emploi ou la carrière (une fois qu’on connaît la personne en profondeur) ont eu tendance à s’estomper. La conviction d’une quelconque infériorité n’existe plus aujourd’hui chez personne ; reste un rejet suscité uniquement par les apparences, et que – bêtise plus grande encore – des apparences contraires suffisent à faire disparaître, ainsi que l’a brillamment montré Philip Roth dans « la Tache ».
Obama a aussi d’excellents passages pour montrer à la fois qu’il s’est interrogé sur la guerre en Irak, qu’il a beaucoup écouté (je crois qu’il a vraiment cette qualité-là) et qu’il en a conclu que l’intervention américaine n’a ni légitimité ni possible efficacité à long terme. Pour autant, il continue de penser qu’il appartient aux Etats-Unis de faire régner la paix dans le monde. Le Budget américain de la Défense lui paraît énorme, mais il ne plaide pas nettement pour une démilitarisation, considérant ce rôle de « sherif » (c’est lui-même qui emploie le mot) que son Pays doit continuer à jouer. En comparant ce raisonnement à celui où il plaide pour une réforme du système de santé, je n’ai pu m’empêcher de penser que la « technique Obama » consiste à donner un coup à droite, un coup à gauche. L’objectif est assez évident : ne pas paraître extrémiste, éviter la tentation d’être catalogué « à gauche » (alors que bien des éléments de son discours devraient nous conduire à cette conclusion), tout en s’efforçant de passer certains messages qui contredisent passablement le discours du libéralisme économique pur et dur. Mais en voulant toujours tenir l’équilibre, Obama risque de passer pour ambigu ; certains pourraient bien parvenir à le mettre en face de ses contradictions, d’une manière telle qu’il aurait du mal à s’en tirer, politiquement parlant. L’Histoire le jugera-t-elle comme le Guy Mollet américain ? Je ne le lui souhaite pas.
Et ce livre nous en donne quelques clés. Certes, Obama a réussi en politique grâce à ses immenses qualités personnelles et parce qu’il a eu un peu de chance aussi. Mais au prix de quelle dépense d’énergie ! Il faut l’entendre raconter ses campagnes électorales, l’agenda surchargé, les voyages longs et fastidieux (même l’Illinois, qui n’est qu’un des Etats des Etats-Unis couvre un vaste territoire dans lequel les déplacements dévorent beaucoup de temps), l’amertume de certaines réunions ratées ou infructueuses, et par-dessus tout le pouvoir de l’argent, cet argent omniprésent, qui fait et défait les candidats et pèse d’un poids effrayant sur toutes les élections, de la plus petite à la plus grande. Elu au Sénat, le jeune Obama n’est pas pour autant entré dans une sorte d’aristocratie qui lui vaudrait tranquillité et privilèges : tous ses faits, ses gestes, ses votes, sont pesés, comptés ; à tout moment, il peut faire l’objet d’une campagne de dénigrement, il doit à la fois écouter les mises en garde de ses collaborateurs et les diriger…
On se découragerait à moins. Obama, lui, est à la fois d’une lucidité sans concession et d’une détermination à peu près inflexible. C’est à la fois admirable et, par moments, vertigineux. Obama est formidablement sympathique ; on le sait admirable, on l’aime et on a envie de l’aimer plus encore. Il ressemble vraiment à ce que les Etats-Unis voudraient être : un Pays au-dessus de la mêlée. Et sans le discours ploutocratique d’un Bush : manifestement, le nouveau Président des Etats-Unis a le sens du social ; il connaît les « vraies gens », il leur a parlé, il les a fréquentés.
C’est pourquoi, à lire son livre, il arrive qu’on s’interroge. Non pas sur la sincérité de son discours, mais sur des éléments de cohérence. Sur ce qui paraît être l’oubli d’un principe de non-contradiction. Je vois un exemple possible dans le récit de son premier voyage au Kenya avec sa femme Michelle. Dans l’avion du retour, celle-ci fait remarquer à son mari qu’elle est heureuse de retourner en Amérique, car les gens qu’elle a rencontrés au Kenya ne sont pas libres. Elle juge en effet que l’organisation tribale de la société, dans laquelle celui qui a réussi doit aider toute sa famille, y compris éloignée, sans considération des mérites, entraîne une forme de paralysie et constitue un encouragement à la fainéantise. Certes. Et de disserter sur le système américain qui donne ses chances à chacun, récompense la volonté de travailler et l’inventivité. Le mythe du self made man demeure vivace, qui conjugue liberté, responsabilité et réussite. Mais lorsque Obama évoque, quelques pages plus loin, les régions sinistrées de l’Amérique, où le chômage sévit, où les usines ferment, où la ville et la société se décomposent, il pourrait tout aussi bien pousser un peu davantage son raisonnement et affirmer que ce qui manque à la société américaine, ce qui ouvre la voie à ces drames, c’est le manque de solidarité. Une solidarité dont bien des sociétés africaines regorgent et dont le tribalisme n’est qu’une forme certes perverse mais qui, humainement, n’est pas sans raison d’être.
Dans un autre passage de son livre, Obama se dit fier de la démocratie américaine, du rapport direct avec les citoyens. La preuve en est qu’à une certaine époque, il était possible de s’approcher très près de la Maison-Blanche, presque d’apercevoir depuis la rue le Président à son bureau. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, Obama le sait et le regrette. Mais il lui faudrait s’interroger sur ce qui a changé : la logique de blocs destinés à se heurter l’un à l’autre a fait place à un aspect multicentrique et multiforme des menaces. Il y a moins de risque de devoir lancer une bombe atomique ; mais les mesures de sécurité se sont insinuées dans la vie de tous les jours, pour la détériorer. Et je pense, pour ma part, qu’il s’agit d’une régression en termes de civilisation. Vive la guerre froide, car peut-être que l’Union Soviétique pouvait nous anéantir en quelques secondes (peut-être pas, d’ailleurs), mais je pouvais davantage faire confiance à mon voisin, ne pas passer constamment sous ces portiques idiots qui se mettent à hurler simplement parce que vous avez oublié les clés de votre voiture dans votre poche.
Il y a par ailleurs de très belles pages sur le racisme et son changement de forme au cours des dernières décennies. Les petites vexations du quotidien sont demeurées ; par contre, les discriminations pour l’emploi ou la carrière (une fois qu’on connaît la personne en profondeur) ont eu tendance à s’estomper. La conviction d’une quelconque infériorité n’existe plus aujourd’hui chez personne ; reste un rejet suscité uniquement par les apparences, et que – bêtise plus grande encore – des apparences contraires suffisent à faire disparaître, ainsi que l’a brillamment montré Philip Roth dans « la Tache ».
Obama a aussi d’excellents passages pour montrer à la fois qu’il s’est interrogé sur la guerre en Irak, qu’il a beaucoup écouté (je crois qu’il a vraiment cette qualité-là) et qu’il en a conclu que l’intervention américaine n’a ni légitimité ni possible efficacité à long terme. Pour autant, il continue de penser qu’il appartient aux Etats-Unis de faire régner la paix dans le monde. Le Budget américain de la Défense lui paraît énorme, mais il ne plaide pas nettement pour une démilitarisation, considérant ce rôle de « sherif » (c’est lui-même qui emploie le mot) que son Pays doit continuer à jouer. En comparant ce raisonnement à celui où il plaide pour une réforme du système de santé, je n’ai pu m’empêcher de penser que la « technique Obama » consiste à donner un coup à droite, un coup à gauche. L’objectif est assez évident : ne pas paraître extrémiste, éviter la tentation d’être catalogué « à gauche » (alors que bien des éléments de son discours devraient nous conduire à cette conclusion), tout en s’efforçant de passer certains messages qui contredisent passablement le discours du libéralisme économique pur et dur. Mais en voulant toujours tenir l’équilibre, Obama risque de passer pour ambigu ; certains pourraient bien parvenir à le mettre en face de ses contradictions, d’une manière telle qu’il aurait du mal à s’en tirer, politiquement parlant. L’Histoire le jugera-t-elle comme le Guy Mollet américain ? Je ne le lui souhaite pas.
samedi 12 septembre 2009
La Violence monothéiste, de Jean Soler
La Francophonie se veut aujourd’hui un mouvement axé sur la diversité culturelle et linguistique, et pas seulement sur la défense de la langue française. Pas étonnant, donc, si c’est au cours d’un colloque organisé par ladite Francophonie que j’ai entendu parler de ce livre. Etaient rassemblés à la tribune Stéphane Hessel et Edouard Glissant, à propos des droits de l’homme, et le premier a beaucoup insisté, en citant à plusieurs reprises et en recommandant le livre de Jean Soler, sur l’opposition entre droits de l’homme er religions monothéistes. Cela m’a intrigué et donné envie de lire le livre.
Jean Soler est un excellent connaisseur des religions du Livre, tout comme des textes sacrés eux-mêmes. Les citations ne lui font jamais défaut à l’appui des idées qu’il avance. Quant à sa thèse d’ensemble, elle est assez simple : les religions monothéistes, parce qu’elles reposent sur une opposition des contraires (le Bien, le Mal, par exemple ; ou le peuple élu, les autres peuples), dont l’un doit triompher de l’autre, sont nécessairement des facteurs de violence extrême. C’est ce que l’auteur appelle d’un néologisme curieux (et plutôt malsonnant à mon avis) : le monobinarisme. A l’inverse, les civilisations où coexistent plusieurs dieux, plusieurs croyances, plusieurs principes susceptibles de se marier entre eux car interdépendants (exemple bien connu du Yin et du Yang), sont par essence beaucoup plus pacifiques.
Evidemment, l’auteur n’a pas beaucoup de mal à citer des passages de la Bible où il est question d’exterminer – sans laisser de prisonniers, sans faire grâce à quiconque – tout ce qui n’est pas le Peuple élu. Il rappelle au passage que le devenir tout entier du peuple d’Israël repose sur une trahison : celle de Jacob qui a usurpé à son frère le droit d’aînesse. Au passage, et c’est plus étonnant, Jean Soler souligne que le monothéisme de la Bible n’est pas, en tout cas au début, un véritable monothéisme ; il est bien dit en effet que l’on ne doit adorer qu’un seul dieu, pas que ce dieu est le seul à exister. Yahvé, dieu des Juifs, doit seulement avoir l’exclusivité du culte de son peuple. Pour moi, ce constat s’accorderait assez bien avec l’idée d’une invention du monothéisme par les Egyptiens : Akhénaton a éliminé les anciens dieux pour n’en reconnaître qu’un seul, et cela s’est fait très vite. Ce n’est pas la thèse de Jacques Attali, bien sûr, car cela ne sert pas sa cause. Mais peut-être les Hébreux se sont-ils contentés, de loin et pour des raisons politiques : il s’agissait en effet de démarquer le peuple d’Israël des autres peuples, pour assurer son existence et l’ancrer dans l’Histoire.
De là à dire que les peuples polythéistes ont mené leurs guerres avec davantage de douceur… Je ne suivrais pas tout à fait Jean Soler sur ce terrain. Il suffit de penser à l’extraordinaire cruauté de certains Empereurs chinois ou de certains shoguns pour se dire que la même violence peut venir d’ailleurs que du monothéisme. Sous l’angle historique, la démonstration, toute passionnante qu’elle soit, n’est donc pas entièrement convaincante ; elle le serait davantage en termes de raisonnement pur : il est certain que l’existence de plusieurs divinités, éventuellement en délicatesse entre elles, et de toute manière assez antropomorphe, constitue un puissant facteur de relativisme et permet plus difficilement à l’homme de se croire investi d’une mission divine consistant, par exemple, à exterminer ses semblables.
Mais j’ai trouvé intéressant, quoique pas vraiment novateur, le chapitre où Jean Soler souligne que tant Hitler que Staline se comportaient en fait dans leurs proclamations et dans leurs comportements dictatoriaux comme des chefs théocratiques. Tous deux ont été séminaristes, c’est connu, mais il est bon de le rappeler en soulignant que ce n’est pas réellement un hasard.
Et combien Jean Soler a raison de conclure en constatant qu’à une époque où les plus récentes découvertes scientifiques montrent l’importance du temps, du hasard et de l’incertitude dans le fonctionnement du monde matériel, le « retour du religieux » (entendons par là, bien sûr, la religiosité fanatique) ne devrait pas pouvoir trouver la moindre place.
Jean Soler est un excellent connaisseur des religions du Livre, tout comme des textes sacrés eux-mêmes. Les citations ne lui font jamais défaut à l’appui des idées qu’il avance. Quant à sa thèse d’ensemble, elle est assez simple : les religions monothéistes, parce qu’elles reposent sur une opposition des contraires (le Bien, le Mal, par exemple ; ou le peuple élu, les autres peuples), dont l’un doit triompher de l’autre, sont nécessairement des facteurs de violence extrême. C’est ce que l’auteur appelle d’un néologisme curieux (et plutôt malsonnant à mon avis) : le monobinarisme. A l’inverse, les civilisations où coexistent plusieurs dieux, plusieurs croyances, plusieurs principes susceptibles de se marier entre eux car interdépendants (exemple bien connu du Yin et du Yang), sont par essence beaucoup plus pacifiques.
Evidemment, l’auteur n’a pas beaucoup de mal à citer des passages de la Bible où il est question d’exterminer – sans laisser de prisonniers, sans faire grâce à quiconque – tout ce qui n’est pas le Peuple élu. Il rappelle au passage que le devenir tout entier du peuple d’Israël repose sur une trahison : celle de Jacob qui a usurpé à son frère le droit d’aînesse. Au passage, et c’est plus étonnant, Jean Soler souligne que le monothéisme de la Bible n’est pas, en tout cas au début, un véritable monothéisme ; il est bien dit en effet que l’on ne doit adorer qu’un seul dieu, pas que ce dieu est le seul à exister. Yahvé, dieu des Juifs, doit seulement avoir l’exclusivité du culte de son peuple. Pour moi, ce constat s’accorderait assez bien avec l’idée d’une invention du monothéisme par les Egyptiens : Akhénaton a éliminé les anciens dieux pour n’en reconnaître qu’un seul, et cela s’est fait très vite. Ce n’est pas la thèse de Jacques Attali, bien sûr, car cela ne sert pas sa cause. Mais peut-être les Hébreux se sont-ils contentés, de loin et pour des raisons politiques : il s’agissait en effet de démarquer le peuple d’Israël des autres peuples, pour assurer son existence et l’ancrer dans l’Histoire.
De là à dire que les peuples polythéistes ont mené leurs guerres avec davantage de douceur… Je ne suivrais pas tout à fait Jean Soler sur ce terrain. Il suffit de penser à l’extraordinaire cruauté de certains Empereurs chinois ou de certains shoguns pour se dire que la même violence peut venir d’ailleurs que du monothéisme. Sous l’angle historique, la démonstration, toute passionnante qu’elle soit, n’est donc pas entièrement convaincante ; elle le serait davantage en termes de raisonnement pur : il est certain que l’existence de plusieurs divinités, éventuellement en délicatesse entre elles, et de toute manière assez antropomorphe, constitue un puissant facteur de relativisme et permet plus difficilement à l’homme de se croire investi d’une mission divine consistant, par exemple, à exterminer ses semblables.
Mais j’ai trouvé intéressant, quoique pas vraiment novateur, le chapitre où Jean Soler souligne que tant Hitler que Staline se comportaient en fait dans leurs proclamations et dans leurs comportements dictatoriaux comme des chefs théocratiques. Tous deux ont été séminaristes, c’est connu, mais il est bon de le rappeler en soulignant que ce n’est pas réellement un hasard.
Et combien Jean Soler a raison de conclure en constatant qu’à une époque où les plus récentes découvertes scientifiques montrent l’importance du temps, du hasard et de l’incertitude dans le fonctionnement du monde matériel, le « retour du religieux » (entendons par là, bien sûr, la religiosité fanatique) ne devrait pas pouvoir trouver la moindre place.
dimanche 16 août 2009
Journal d'une femme adultère, de Curt Leviant
Aucun lecteur ne possède jamais la clé qui ouvre toutes les portes. Le temps aiguise le flair, certes, et quintessencie le désir de la chose écrite… Mais savoir dire exactement pourquoi un texte, dès les premières pages, possède un pouvoir différent, une capacité plus forte de vous arracher au quotidien, ça non, on n’y arrive pas vraiment. Il faut se contenter d’indices : l’existence d’un jeu multiple, de divers niveaux possibles de lectures, d’un entrelacs de références… Un roman puissant ne saurait être simpliste. Mais quand on a affirmé cela, on n’a pas dit grand-chose de cette véritable magie qu’est la littérature et qui opère si bien dès les premières pages du livre de Leviant. Peut-être sent-on d’emblée (et l’épaisseur du livre est là pour le confirmer, mais elle n’aurait pas suffi par elle seule à nous convaincre) que l’auteur possède une énorme richesse accumulée, dans laquelle son récit va nous immerger. Et que cette richesse touche à la fois à la sensualité, au monde réel et à celui des idées. Que la force de cet auteur est qu’il va réussir à dominer son lecteur, avec son plein consentement éclairé.
…Bien, voilà ce que j’écrivais après lecture de quelques pages de ce Journal. Il y en a près de mille au total, et je viens de les achever. Oui, c’est un grand rendez-vous littéraire. Ce portrait de femme foisonnant, proliférant, est vraiment d’une incroyable richesse. Est-on proche de l’autobiographie ou l’imagination a-t-elle tourné à plein régime ? On n’en saura rien : l’auteur, en décalage par rapport à son époque, ne s’est pas beaucoup dévoilé. En revanche, l’intrigue du livre, et jusqu’à son dénouement, est faite de situations assez convenues. C’est peut-être l’influence de la musique – Aviva, la « femme adultère », est violoncelliste de son état et son amant Guido est aussi son élève – qui interdit le mariage du littéraire et du romanesque. On demeure étonné de ce mystère, sans savoir à l’avance s’il demeurera lancinant alors que d’autres lectures auront succédé à celle-ci, ou bien s’il s’effacera tout de suite.
Une forme d’humour bien particulière (plutôt yiddish ou juif new-yorkais ?) court tout au long du livre. L’amour est chose sérieuse, mais c’est à travers une bonne dose d’autodérision qu’on peut l’évoquer par touches successives et subtiles. C’est une leçon d’écriture et sans doute aussi une leçon de vie.
…Bien, voilà ce que j’écrivais après lecture de quelques pages de ce Journal. Il y en a près de mille au total, et je viens de les achever. Oui, c’est un grand rendez-vous littéraire. Ce portrait de femme foisonnant, proliférant, est vraiment d’une incroyable richesse. Est-on proche de l’autobiographie ou l’imagination a-t-elle tourné à plein régime ? On n’en saura rien : l’auteur, en décalage par rapport à son époque, ne s’est pas beaucoup dévoilé. En revanche, l’intrigue du livre, et jusqu’à son dénouement, est faite de situations assez convenues. C’est peut-être l’influence de la musique – Aviva, la « femme adultère », est violoncelliste de son état et son amant Guido est aussi son élève – qui interdit le mariage du littéraire et du romanesque. On demeure étonné de ce mystère, sans savoir à l’avance s’il demeurera lancinant alors que d’autres lectures auront succédé à celle-ci, ou bien s’il s’effacera tout de suite.
Une forme d’humour bien particulière (plutôt yiddish ou juif new-yorkais ?) court tout au long du livre. L’amour est chose sérieuse, mais c’est à travers une bonne dose d’autodérision qu’on peut l’évoquer par touches successives et subtiles. C’est une leçon d’écriture et sans doute aussi une leçon de vie.
lundi 20 juillet 2009
Le monde d'hier, de Stefan Zweig
J’ai parfois l’impression que l’on tend à oublier la rupture profonde qu’a marquée la Première Guerre Mondiale. Fin d’un monde ? Fin d’une civilisation ? Ces termes sont délicats à manier. Pourtant, la caractéristique de cet événement est non seulement qu’après lui les choses n’ont plus jamais été comme avant (on peut le dire de bien d’autres faits historiques et c’est presque une tautologie, d’ailleurs) mais qu’un certain regard sur le monde – peut-être pourrait-on le caractériser par la foi en l’avenir - s’est trouvé à jamais anéanti.
De là vient sans doute l’interrogation lancinante sur les causes véritables du conflit. Les thèses dans ce domaines sont aussi variées que peu convaincantes : de l’exacerbation des nationalismes (mais ce phénomène a lui-même des causes qu’il s’agirait d’élucider) à la baisse progressive des taux d’intérêt (idée développée par l’économiste Charles Gide) en passant par les analyses multifactorielles (qui se veulent plus réalistes, mais peuvent apparaître aussi comme purement descriptives et, par conséquent, assez superficielles). Dans un très beau passage, Zweig évoque pour sa part l’accumulation extrême des énergies due au progrès technique, énergies « potentialisées » à l’intérieur des frontières étatiques et récupérées par les pouvoirs en place qui essayaient, de la sorte, de se conforter alors qu’ils se sentaient menacés. Bien sûr, cela ne règle pas définitivement la question ; mais cela s’accorde plutôt bien avec la puissance de la haine et la volonté d’extermination qui régna, dans les deux camps, au commencement de la guerre, jusqu’à ce que l’énergie s’épuisât.
Zweig a vécu cette période en intellectuel cosmopolite et polyglotte qu’il était. En pacifiste, aussi, ami de Romain Rolland, à qui il voue une considération et une estime sans borne. « Au-dessus de la mêlée », texte dont tout le monde connaît le titre et le thème mais que plus personne n’a lu de nos jours (et Zweig mentionne, ce qui à de quoi surprendre, qu’il ne s’agissait pas d’un ouvrage mais d’un article de six pages seulement), causa alors une sorte de choc, tant Romain Rolland allait à l’encontre de l’opinion dominante. A une époque « mondialisée », pourquoi cet auteur traîne-t-il avec lui une réputation de vieillotterie ? Ne faudrait-il pas aller y voir de plus près, de même que certains redécouvrent aujourd’hui avec une surprise heureuse Anatole France, victime en son temps d’une impitoyable « liquidation » de la part d’André Breton ?
S’il ne fut pas à proprement parler un « écrivain engagé », Zweig affirme en tout cas son ambition d’être un éclaireur, un homme qui veut montrer aux autres le chemin des valeurs humaines, contre l’oppression et contre l’obscurantisme. La Vienne où il a vécu, celle des premières années du XXème siècle, a été un formidable bouillon de culture intellectuel et artistique. Ce « Monde d’hier » s’est effondré brusquement, sans que les intellectuels comme lui parviennent à croire à un tel désastre avant qu’il fût arrivé. De même que les intellectuels de l’après Seconde Guerre Mondiale ne purent pas (ou ne voulurent pas) croire aux crimes du nazisme. Les peuples ont besoin de « grandes consciences » et de savoir aussi qu’elles peuvent se tromper. Se trompe-t-on moins à une époque où les « grandes consciences » n’existent plus guère ? Ne peut-on pas rêver que l’expérience d’un Zweig, contenue dans ce récit riche et palpitant, puisse tempérer les égarements d’aujourd’hui ?
Il n’empêche que les mots de Zweig sonnent quelquefois bizarrement pour le lecteur d’aujourd’hui. Les censeurs contemporains taxeraient probablement son livre d’antisémite. Pour lui, le Juif ashkénaze viennois est un Juif assimilé et n’a donc plus rien de Juif, et plus guère de raison d’être considéré comme tel, ne serait-ce que parce que sa famille a depuis longtemps délaissé toute pratique cultuelle : il n’en faut pas davantage pour brandir cette accusation d’antisémitisme. On voit aussi apparaître au détour d’une phrase quelque chose comme l’idée d’une conspiration homosexuelle pour accaparer le pouvoir en Allemagne, aux lendemains de la Première Guerre Mondiale. « Le Monde d’hier », livre posthume écrit par un auteur vieillissant, porte les marques d’une amertume qui déborde parfois inconsidérément. Et nous montre aussi, par un jeu de miroirs d’une époque à l’autre, combien la nôtre a créé de nouveaux tabous, a standardisé le langage et interdit d’accès certains domaines de questionnement. Les bonnes réponses ont-elles été trouvées pour autant ? Pas sûr. Et nous pourrions bien être en train de rebâtir sans l’avouer une dogmatique tout aussi rigide et inadéquate qu’une autre.
De là vient sans doute l’interrogation lancinante sur les causes véritables du conflit. Les thèses dans ce domaines sont aussi variées que peu convaincantes : de l’exacerbation des nationalismes (mais ce phénomène a lui-même des causes qu’il s’agirait d’élucider) à la baisse progressive des taux d’intérêt (idée développée par l’économiste Charles Gide) en passant par les analyses multifactorielles (qui se veulent plus réalistes, mais peuvent apparaître aussi comme purement descriptives et, par conséquent, assez superficielles). Dans un très beau passage, Zweig évoque pour sa part l’accumulation extrême des énergies due au progrès technique, énergies « potentialisées » à l’intérieur des frontières étatiques et récupérées par les pouvoirs en place qui essayaient, de la sorte, de se conforter alors qu’ils se sentaient menacés. Bien sûr, cela ne règle pas définitivement la question ; mais cela s’accorde plutôt bien avec la puissance de la haine et la volonté d’extermination qui régna, dans les deux camps, au commencement de la guerre, jusqu’à ce que l’énergie s’épuisât.
Zweig a vécu cette période en intellectuel cosmopolite et polyglotte qu’il était. En pacifiste, aussi, ami de Romain Rolland, à qui il voue une considération et une estime sans borne. « Au-dessus de la mêlée », texte dont tout le monde connaît le titre et le thème mais que plus personne n’a lu de nos jours (et Zweig mentionne, ce qui à de quoi surprendre, qu’il ne s’agissait pas d’un ouvrage mais d’un article de six pages seulement), causa alors une sorte de choc, tant Romain Rolland allait à l’encontre de l’opinion dominante. A une époque « mondialisée », pourquoi cet auteur traîne-t-il avec lui une réputation de vieillotterie ? Ne faudrait-il pas aller y voir de plus près, de même que certains redécouvrent aujourd’hui avec une surprise heureuse Anatole France, victime en son temps d’une impitoyable « liquidation » de la part d’André Breton ?
S’il ne fut pas à proprement parler un « écrivain engagé », Zweig affirme en tout cas son ambition d’être un éclaireur, un homme qui veut montrer aux autres le chemin des valeurs humaines, contre l’oppression et contre l’obscurantisme. La Vienne où il a vécu, celle des premières années du XXème siècle, a été un formidable bouillon de culture intellectuel et artistique. Ce « Monde d’hier » s’est effondré brusquement, sans que les intellectuels comme lui parviennent à croire à un tel désastre avant qu’il fût arrivé. De même que les intellectuels de l’après Seconde Guerre Mondiale ne purent pas (ou ne voulurent pas) croire aux crimes du nazisme. Les peuples ont besoin de « grandes consciences » et de savoir aussi qu’elles peuvent se tromper. Se trompe-t-on moins à une époque où les « grandes consciences » n’existent plus guère ? Ne peut-on pas rêver que l’expérience d’un Zweig, contenue dans ce récit riche et palpitant, puisse tempérer les égarements d’aujourd’hui ?
Il n’empêche que les mots de Zweig sonnent quelquefois bizarrement pour le lecteur d’aujourd’hui. Les censeurs contemporains taxeraient probablement son livre d’antisémite. Pour lui, le Juif ashkénaze viennois est un Juif assimilé et n’a donc plus rien de Juif, et plus guère de raison d’être considéré comme tel, ne serait-ce que parce que sa famille a depuis longtemps délaissé toute pratique cultuelle : il n’en faut pas davantage pour brandir cette accusation d’antisémitisme. On voit aussi apparaître au détour d’une phrase quelque chose comme l’idée d’une conspiration homosexuelle pour accaparer le pouvoir en Allemagne, aux lendemains de la Première Guerre Mondiale. « Le Monde d’hier », livre posthume écrit par un auteur vieillissant, porte les marques d’une amertume qui déborde parfois inconsidérément. Et nous montre aussi, par un jeu de miroirs d’une époque à l’autre, combien la nôtre a créé de nouveaux tabous, a standardisé le langage et interdit d’accès certains domaines de questionnement. Les bonnes réponses ont-elles été trouvées pour autant ? Pas sûr. Et nous pourrions bien être en train de rebâtir sans l’avouer une dogmatique tout aussi rigide et inadéquate qu’une autre.
samedi 11 juillet 2009
Béguin, de Cécile de la Baume
C’est lors d’un déjeuner plutôt mondain que j’ai eu connaissance de ce livre. L’auteur est, paraît-il, une parente de la famille Stern (celle du banquier dont l’assassinat a récemment défrayé la chronique judiciaire). Elle a signé ce premier roman d’un pseudonyme, mais a écrit d’autres livres sous son vrai nom, un patronyme bien connu dans les milieux de la banque et à Genève. Traçabilité assurée en consultant internet à partir d’une simple interrogation sur Google.
Ce livre, ma commensale en parlait comme d’un texte scandaleux, usant de certains mots si crus qu’elle-même en ignorait la signification. Quoi de mieux pour piquer une curiosité livresque, masculine et, qui plus est, temporairement helvétique ?
En fait, s’il est vrai que ce roman évoque sans fioritures le désir féminin, son véritable sujet est tout autre : c’est celui de la possibilité même d’une histoire d’amour, lorsque l’élan du désir et les choix de vie des partenaires forment un puzzle dépareillé. Amélie a beau découvrir avec David une manière d’être désirée qui la flatte et lui fait aimer plus qu’elle ne l’a jamais fait son propre corps, elle se rend très vite compte que tous les moments passés à ne pas faire l’amour avec David – et ces moments seront de plus en plus nombreux si leur liaison s’ « installe », se développe jusqu’à ne plus guère se différencier de la conjugalité « officielle » - sont pour elle marqués par l’ennui et par l’impossibilité d’une authentique complicité. Il n’y a pas de désamour, puisque ce n’est pas de sentiment qu’il est question ; mais la relation se distend et cherche des prétextes – du même ordre que ceux de l’époux infidèle qui ment à son conjoint – pour en arriver à une rupture que le pur hasard d’un dégât des eaux précipitera. Sans le dire et sans peut-être le savoir, Amélie n’a pas tout à fait renoncé à chercher de la profondeur dans un monde chosifié.
Ce livre, ma commensale en parlait comme d’un texte scandaleux, usant de certains mots si crus qu’elle-même en ignorait la signification. Quoi de mieux pour piquer une curiosité livresque, masculine et, qui plus est, temporairement helvétique ?
En fait, s’il est vrai que ce roman évoque sans fioritures le désir féminin, son véritable sujet est tout autre : c’est celui de la possibilité même d’une histoire d’amour, lorsque l’élan du désir et les choix de vie des partenaires forment un puzzle dépareillé. Amélie a beau découvrir avec David une manière d’être désirée qui la flatte et lui fait aimer plus qu’elle ne l’a jamais fait son propre corps, elle se rend très vite compte que tous les moments passés à ne pas faire l’amour avec David – et ces moments seront de plus en plus nombreux si leur liaison s’ « installe », se développe jusqu’à ne plus guère se différencier de la conjugalité « officielle » - sont pour elle marqués par l’ennui et par l’impossibilité d’une authentique complicité. Il n’y a pas de désamour, puisque ce n’est pas de sentiment qu’il est question ; mais la relation se distend et cherche des prétextes – du même ordre que ceux de l’époux infidèle qui ment à son conjoint – pour en arriver à une rupture que le pur hasard d’un dégât des eaux précipitera. Sans le dire et sans peut-être le savoir, Amélie n’a pas tout à fait renoncé à chercher de la profondeur dans un monde chosifié.
Sur la route, de Jack Kerouac
Il est des livres qui appartiennent à une génération. Peut-être les autres en sont-elles exclues. La mythique de « la route », qui donne son titre au livre, est reliée à une époque : celle où le refus des valeurs bourgeoises, le rejet du « rêve américain » en tant que symptôme d’un incurable attachement à la réussite et à l’argent, supposait la forme moderne du vagabondage, partir ici ou là, en train ou en voiture, vivre de rien, accumuler les aventures, ressentir, souffrir parfois, aimer sans rien devoir à l’ordre établi et surtout ne rien planifier, envisager à tout moment que tout puisse arriver, le pire parfois et le meilleur aussi souvent que possible. Tel était le credo de la « beat generation » et je ne suis pas sûr que nous puissions encore le comprendre vraiment aujourd’hui.
Comme le dit pudiquement Michel Mohrt dans sa préface, « Sur la route » est un livre qui comporte certaines longueurs. O combien ! Pendant les cent cinquante premières pages, je me serai rarement autant ennuyé. C’est seulement par fidélité à ma règle personnelle (mais pas absolue) qui m’incite à ne pas abandonner les livres à demi-lus que j’ai continué. J’ai été récompensé : le second départ vers l’Ouest américain est plus riche que le premier, peut-être parce que Dean, le « héros » du livre, y occupe une place décisive. Il n’empêche que, par moments, on se demande chez quel auteur on se trouve. Ainsi, lorsque Dean et le narrateur s’entendent pour que ce dernier couche avec Marilou, la petite amie attitrée du premier, nous avons droit à cette savoureuse déclaration : « Attends qu’on soit amants à San Francisco ; je n’ai pas le cœur à ça. C’était vrai, elle pouvait en juger. C’étaient trois enfants dans la nuit de la terre qui voulaient affirmer leur liberté et les siècles passés, de tot leur poids, les écrasaient dans les ténèbres. » On en reste pantois : Kerouac est-il le « clochard céleste », cet être éthéré, détaché des contingences matérielles, métaphysiquement dépouillé des attributs du réel, qu’annonce le titre d’un autre de ces livres ? Est-il au contraire un écrivain cynique qui se moque sans vergogne de son lecteur ? Ou un véritable attardé des choses de la vie ? Impossible de le dire vraiment ; et ce que l’on sait de sa vie nous porterait à dire qu’il était tout cela à tour de rôle et parfois simultanément. Il n’y a qu’un pas du sublime au ridicule, disait Michelet. Dean Moriarty, hâbleur inconstant, beau gosse déchu et incontrôlable, que l’auteur exalte à longueur de pages comme un personnage sublime sans jamais qu’on en comprenne le motif (en fait, le motif existe sans doute, mais il fait partie de l’inexprimé de ce roman), Dean Moriarty est finalement un assez triste sire. Le XXIème siècle pourrait-il réhabiliter la beat generation à travers un personnage tel que lui ? Rien n’est moins sûr et c’est peut-être cela qui est particulièrement triste.
Comme le dit pudiquement Michel Mohrt dans sa préface, « Sur la route » est un livre qui comporte certaines longueurs. O combien ! Pendant les cent cinquante premières pages, je me serai rarement autant ennuyé. C’est seulement par fidélité à ma règle personnelle (mais pas absolue) qui m’incite à ne pas abandonner les livres à demi-lus que j’ai continué. J’ai été récompensé : le second départ vers l’Ouest américain est plus riche que le premier, peut-être parce que Dean, le « héros » du livre, y occupe une place décisive. Il n’empêche que, par moments, on se demande chez quel auteur on se trouve. Ainsi, lorsque Dean et le narrateur s’entendent pour que ce dernier couche avec Marilou, la petite amie attitrée du premier, nous avons droit à cette savoureuse déclaration : « Attends qu’on soit amants à San Francisco ; je n’ai pas le cœur à ça. C’était vrai, elle pouvait en juger. C’étaient trois enfants dans la nuit de la terre qui voulaient affirmer leur liberté et les siècles passés, de tot leur poids, les écrasaient dans les ténèbres. » On en reste pantois : Kerouac est-il le « clochard céleste », cet être éthéré, détaché des contingences matérielles, métaphysiquement dépouillé des attributs du réel, qu’annonce le titre d’un autre de ces livres ? Est-il au contraire un écrivain cynique qui se moque sans vergogne de son lecteur ? Ou un véritable attardé des choses de la vie ? Impossible de le dire vraiment ; et ce que l’on sait de sa vie nous porterait à dire qu’il était tout cela à tour de rôle et parfois simultanément. Il n’y a qu’un pas du sublime au ridicule, disait Michelet. Dean Moriarty, hâbleur inconstant, beau gosse déchu et incontrôlable, que l’auteur exalte à longueur de pages comme un personnage sublime sans jamais qu’on en comprenne le motif (en fait, le motif existe sans doute, mais il fait partie de l’inexprimé de ce roman), Dean Moriarty est finalement un assez triste sire. Le XXIème siècle pourrait-il réhabiliter la beat generation à travers un personnage tel que lui ? Rien n’est moins sûr et c’est peut-être cela qui est particulièrement triste.
Inscription à :
Articles (Atom)