Théo et Mathis, lycéens, entretiennent ce que l'on appelle une amitié toxique. Ils s'isolent pour boire, beaucoup, jusqu'à perdre connaissance, jusqu'à ce que leur lien avec l'école menace de se rompre. Mais ils sont aussi reliés à leurs parents, à leurs professeurs. Chacun a son histoire, ses souffrances, ses préoccupations, mais chacun est en lien avec les autres. Si la mère de Théo est "larguée", son père, sans emploi, dépressif, est reclus dans un appartement sordide et le garçon ne veut pour rien au monde que ses amis soupçonnent sa détresse. Cécile, la professeur, n'a guère de vie sentimentale et en souffre. Elle prend fait et cause pour Théo, bien au-delà de ce qu'exigerait son statut d'enseignante.
Ce sont donc des fils que la romancière tend et noue. La romancière et elle seule. Chaque personnage parle par sa bouche et cela se sent sans doute un peu trop. Aucun d'eux ne parvient à exprimer sa personnalité à travers un style, des idées, des images qui ne seraient qu'à lui. Et là réside sans doute le côté frustrant de ce roman : une réelle élégance s'y paie d'un excès de distance. On reste sur l'impression d'un livre écrit un peu trop rapidement. L'écrivaine aurait-elle été saisie par la crainte de s'engager ? Cela ne lui ressemble pas, pourtant, et gageons qu'il n'en sera pas ainsi dans son prochain livre.
mardi 24 avril 2018
jeudi 29 mars 2018
La Part du ghetto
Il faut être grand reporter pour écrire un livre sur les banlieues. En soi, c’est significatif : nous sommes chez nos contemporains, nos concitoyens (en tout cas sur le papier), mais la coupure culturelle est telle que c’est un autre monde. Le périphérique est une frontière, à certains égards bien similiaire à celles qui nous séparent de l’Algérie et de la Tunisie.
On l’a écrit et réécrit : le rêve mis en avant par la « Marche des Beurs », puis par SOS Racisme, celui d’une société mélangée vivant dans la paix et le respect des différences. Les articles de journaux et Wikipédia nous racontent que c’est à cause de quelques drapeaux palestiniens que cette Marche et le mouvement qui en est issu, SOS Racisme, auraient progressivement été marginalisés par les Institutions. En somme, une fois encore, le conflit israélo-palestinien se serait invité là où il n’aurait pas lieu d’être, et de là serait née la dérive que nous connaissons aujourd’hui. J’ai l’impression que cette explication est un peu courte. Elle ne rend pas raison du rejet de l’assimilation, puis de l’intégration, qui a été progressivement le fait des jeunes génération, tentée de revenir à des « racines » entre-temps mythifiées, au prix parfois (ce que le livre montre parfaitement) d’une certaine forme de schizophrénie. Le livre confirme donc la tendance au repli communautariste des banlieues. Inquiétant, assurément. On a vraiment affaire à un phénomène de fond. Qui, comme tout phénomène majoritaire, comporte ses exceptions : cette « escort » qui fréquente les beaux quartiers, ce musulman venu assister au mariage halal d’un de ses parents, et qui est lui-même l’époux d’une blonde catholique.
L’expression de « Territoires perdus de la République » se justifie donc plus que jamais. Comment les reconquérir ? C’est la vraie question, à laquelle ce livre ne répond pas (bien sûr, il n’a pas été écrit pour cela). Si on les reconquiert jamais… L’Italie semble avoir mieux intégré ses musulmans, peut-être simplement parce que la « partition territoriale » en fonction des religions et des origines ethniques y est moins sensible qu’ailleurs. Mais est-ce si vrai ? On n’en a pas fini de réfléchir à ce sujet complexe.
On l’a écrit et réécrit : le rêve mis en avant par la « Marche des Beurs », puis par SOS Racisme, celui d’une société mélangée vivant dans la paix et le respect des différences. Les articles de journaux et Wikipédia nous racontent que c’est à cause de quelques drapeaux palestiniens que cette Marche et le mouvement qui en est issu, SOS Racisme, auraient progressivement été marginalisés par les Institutions. En somme, une fois encore, le conflit israélo-palestinien se serait invité là où il n’aurait pas lieu d’être, et de là serait née la dérive que nous connaissons aujourd’hui. J’ai l’impression que cette explication est un peu courte. Elle ne rend pas raison du rejet de l’assimilation, puis de l’intégration, qui a été progressivement le fait des jeunes génération, tentée de revenir à des « racines » entre-temps mythifiées, au prix parfois (ce que le livre montre parfaitement) d’une certaine forme de schizophrénie. Le livre confirme donc la tendance au repli communautariste des banlieues. Inquiétant, assurément. On a vraiment affaire à un phénomène de fond. Qui, comme tout phénomène majoritaire, comporte ses exceptions : cette « escort » qui fréquente les beaux quartiers, ce musulman venu assister au mariage halal d’un de ses parents, et qui est lui-même l’époux d’une blonde catholique.
L’expression de « Territoires perdus de la République » se justifie donc plus que jamais. Comment les reconquérir ? C’est la vraie question, à laquelle ce livre ne répond pas (bien sûr, il n’a pas été écrit pour cela). Si on les reconquiert jamais… L’Italie semble avoir mieux intégré ses musulmans, peut-être simplement parce que la « partition territoriale » en fonction des religions et des origines ethniques y est moins sensible qu’ailleurs. Mais est-ce si vrai ? On n’en a pas fini de réfléchir à ce sujet complexe.
vendredi 2 mars 2018
4321
Existe-t-il un hasard qui, combiné avec le libre arbitre, rendrait l'existence imprévisible, aléatoire, ou bien tout est-il écrit d'avance ? A cette éternelle question, Paul Auster apporte une réponse plutôt originale et sans doute déstabilisante : tout est écrit, semble-t-il nous dire, mais plusieurs fois. Nous sommes l'être que nous sommes mais, à côté de nous, vit aussi l'être que nous pourrions être aussi, et lui-même possède un autre de nos doubles possibles, qui lui-même... et ainsi de suite. Riche matière pour un romancier virtuose (au point parfois de donner à son lecteur le tournis) qui va ainsi nous raconter de quatre manière différentes la vie d'Archibald Ferguson, descendant de Juifs ashkénazes émigrés aux Etats-Unis en 1900.
Ferguson aura donc quatre incarnations et une seule date de naissance, qui correspond d'ailleurs à celle de l'auteur. Il sera, selon le cas, hétéro ou bisexuel ; il vivra ou non avec Amy, il écrira certains livres ou d'autres, fréquentera plus ou moins l'université Columbia, sera new-yorkais de coeur, francophile, plus ou moins de gauche, opposé à la guerre du Viêt-nam et à la recherche de procédés pour ne pas être incorporé. Il mourra à l'âge de vingt ans d'un stupide accident de la circulation à Londres, où il était allé rendre visite à son éditeur pour le lancement de son premier livre, ou bien vivra bien plus longtemps, au point de se préparer à écrire... le livre que nous avons entre les mains. Ce procédé discrètement proustien souligne, s'il en était besoin, l'amour que Paul Auster voue à la littérature française.
4321 est un roman-maelström plus encore qu'un roman-monde. L'auteur a pris le pari de détisser sans cesse sa propre toile, d'embrouiller, en sautant sans cesse d'une version à l'autre, son fil narratif. Tel est le paradoxe de ce livre : celui de nous raconter à la façon d'un roman classique l'histoire d'un personnage dont les traits de caractère et les événements de la vie sont sans cesse désassemblés et réassemblés de manière différente. Ce pourrait être une forme d'hommage déguisé au Nouveau roman, une manière d'exprimer une défiance à l'endroit de la notion même de personnage littéraire, puisque la "suspension temporaire de l'incrédulité" dont Coleridge faisait un impératif pour le lecteur de fiction est mise à mal par la succession des versions d'une même biographie. J'ai entendu à la radio un critique (je crois que c'était Michel Crépu au "Masque et la Plume") affirmer que ce roman se caractérisait par sa "tiédeur". Ce terme m'a étonné, j'y ai vu sur le moment une manière d'affirmer qu'il y avait nécessairement quelque chose d'ennuyeux lorsqu'un écrivain trempait sa plume dans l'encre de la chronique pour raconter une vie. A la réflexion, il me semble que ce n'est pas seulement cela. C'est aussi et surtout que le parti pris de ce roman réinstalle l'incrédulité chez le lecteur, qui soupçonne aussi que l'auteur est lui-même assez peu convaincu par son histoire racontée puisqu'il en donne quatre versions contradictoires. On touche là aux limites de l'exercice et à la raison pour laquelle ce roman ambitieux, au souffle long, que l'on aimerait saluer comme un chef-d'oeuvre, se referme sur une certaine insatisfaction que l'interrogation profonde et nécessaire qu'il porte sur le destin ne suffit pas à éliminer.
Ferguson aura donc quatre incarnations et une seule date de naissance, qui correspond d'ailleurs à celle de l'auteur. Il sera, selon le cas, hétéro ou bisexuel ; il vivra ou non avec Amy, il écrira certains livres ou d'autres, fréquentera plus ou moins l'université Columbia, sera new-yorkais de coeur, francophile, plus ou moins de gauche, opposé à la guerre du Viêt-nam et à la recherche de procédés pour ne pas être incorporé. Il mourra à l'âge de vingt ans d'un stupide accident de la circulation à Londres, où il était allé rendre visite à son éditeur pour le lancement de son premier livre, ou bien vivra bien plus longtemps, au point de se préparer à écrire... le livre que nous avons entre les mains. Ce procédé discrètement proustien souligne, s'il en était besoin, l'amour que Paul Auster voue à la littérature française.
4321 est un roman-maelström plus encore qu'un roman-monde. L'auteur a pris le pari de détisser sans cesse sa propre toile, d'embrouiller, en sautant sans cesse d'une version à l'autre, son fil narratif. Tel est le paradoxe de ce livre : celui de nous raconter à la façon d'un roman classique l'histoire d'un personnage dont les traits de caractère et les événements de la vie sont sans cesse désassemblés et réassemblés de manière différente. Ce pourrait être une forme d'hommage déguisé au Nouveau roman, une manière d'exprimer une défiance à l'endroit de la notion même de personnage littéraire, puisque la "suspension temporaire de l'incrédulité" dont Coleridge faisait un impératif pour le lecteur de fiction est mise à mal par la succession des versions d'une même biographie. J'ai entendu à la radio un critique (je crois que c'était Michel Crépu au "Masque et la Plume") affirmer que ce roman se caractérisait par sa "tiédeur". Ce terme m'a étonné, j'y ai vu sur le moment une manière d'affirmer qu'il y avait nécessairement quelque chose d'ennuyeux lorsqu'un écrivain trempait sa plume dans l'encre de la chronique pour raconter une vie. A la réflexion, il me semble que ce n'est pas seulement cela. C'est aussi et surtout que le parti pris de ce roman réinstalle l'incrédulité chez le lecteur, qui soupçonne aussi que l'auteur est lui-même assez peu convaincu par son histoire racontée puisqu'il en donne quatre versions contradictoires. On touche là aux limites de l'exercice et à la raison pour laquelle ce roman ambitieux, au souffle long, que l'on aimerait saluer comme un chef-d'oeuvre, se referme sur une certaine insatisfaction que l'interrogation profonde et nécessaire qu'il porte sur le destin ne suffit pas à éliminer.
samedi 27 janvier 2018
Play Boy
Constance Debré porte un nom célèbre et un prénom "connoté". De naissance, elle appartient au côté des puissants, des riches, de ceux qui n'ont qu'à se faire connaître sous leur nom pour que les portes s'ouvrent ou que les gendarmes vous laissent partir sans vous ennuyer davantage.
Mais il se trouve qu'elle en a assez. Car elle s'ennuie, voyez-vous. Elle ne sait faire, en gros, que deux choses : plaider et conduire. C'est elle qui le dit. Ce n'est déjà pas si mal. Elle se lance dans l'écriture (en fait, elle a déjà, plus jeune, publié deux livres) pour accompagner un profond changement. D'abord, elle en a assez de la caste à laquelle elle appartient. A laquelle elle n'appartient pas tout à fait, d'ailleurs, puisque ses parents n'ont pas vraiment intégré les codes usités dans le reste de la famille : toxicomanes, ils ont parfois vécu une existence difficile, tourmentée, jusqu'à la misère. Et dans ce cas, la famille ne vous aide guère.
La fille, elle, décide d'envoyer promener les bonnes manières. Elle fait sa crise d'adolescence à la quarantaine. Plaider ne l'intéresse plus guère. Elle largue son mari qui l'a trompée avec la stagiaire (est-ce la vraie raison ? une tromperie, de nos jours...). Elle se met à écrire comme une banlieusarde, achève pas mal de ses phrases par un "ta race" qui fleure bon son 9-3. Et elle devient homosexuelle, selon un parcours qui lui fait d'abord rencontré Agnès, prof bobo, puis une bizarre petite jeune femme surnommée Albert (allusion à l'Albertine de Proust ?), puis une troisième. Son coeur, ou plutôt son corps, balance entre l'une et l'autre, sans compter l'ex-mari qui un beau soir s'invite inopinément dans son lit, sans que lui vienne à l'idée de "balancer son porc".
Constance Debré pratique le style cash, frénétique. Phrases et paragraphes courts, expressions qui claquent, à l'image des humeurs et des envies de la narratrice : changeantes, retournables. On est dans la littérature Snapchat. Une postmodernité où l'on ne fuit pas les sentiments. Ce sont eux qui ont fui. Il y a le désir et ses intermittences, rien d'autre. C'est probablement typique de l'époque : un peu vide. Pas vraiment superficiel, puisque c'est l'idée même de profondeur qui a disparu. On sort de ce livre affamé d'authenticité. Je sais bien, c'est ringard.
Mais il se trouve qu'elle en a assez. Car elle s'ennuie, voyez-vous. Elle ne sait faire, en gros, que deux choses : plaider et conduire. C'est elle qui le dit. Ce n'est déjà pas si mal. Elle se lance dans l'écriture (en fait, elle a déjà, plus jeune, publié deux livres) pour accompagner un profond changement. D'abord, elle en a assez de la caste à laquelle elle appartient. A laquelle elle n'appartient pas tout à fait, d'ailleurs, puisque ses parents n'ont pas vraiment intégré les codes usités dans le reste de la famille : toxicomanes, ils ont parfois vécu une existence difficile, tourmentée, jusqu'à la misère. Et dans ce cas, la famille ne vous aide guère.
La fille, elle, décide d'envoyer promener les bonnes manières. Elle fait sa crise d'adolescence à la quarantaine. Plaider ne l'intéresse plus guère. Elle largue son mari qui l'a trompée avec la stagiaire (est-ce la vraie raison ? une tromperie, de nos jours...). Elle se met à écrire comme une banlieusarde, achève pas mal de ses phrases par un "ta race" qui fleure bon son 9-3. Et elle devient homosexuelle, selon un parcours qui lui fait d'abord rencontré Agnès, prof bobo, puis une bizarre petite jeune femme surnommée Albert (allusion à l'Albertine de Proust ?), puis une troisième. Son coeur, ou plutôt son corps, balance entre l'une et l'autre, sans compter l'ex-mari qui un beau soir s'invite inopinément dans son lit, sans que lui vienne à l'idée de "balancer son porc".
Constance Debré pratique le style cash, frénétique. Phrases et paragraphes courts, expressions qui claquent, à l'image des humeurs et des envies de la narratrice : changeantes, retournables. On est dans la littérature Snapchat. Une postmodernité où l'on ne fuit pas les sentiments. Ce sont eux qui ont fui. Il y a le désir et ses intermittences, rien d'autre. C'est probablement typique de l'époque : un peu vide. Pas vraiment superficiel, puisque c'est l'idée même de profondeur qui a disparu. On sort de ce livre affamé d'authenticité. Je sais bien, c'est ringard.
vendredi 26 janvier 2018
Journal, de Charles Juliet - Tome IX - Gratitude
Le lecteur passionné de fictions que je suis aurait presque tendance à oublier qu'il existe un genre noble entre tous, et parfois passionnant lui aussi, et qui peut avoir à nous dire beaucoup sur une époque : le journal intime. Intime ? Pas forcément tant que ça. L' "autofiction", comme on dit ou plutôt disait puisqu'il paraît que ce terme est passé de monde, est bien des fois plus impudique.
Tout, dans un journal, dépend de la personnalité vraie de celui qui l'écrit. Le romancier, c'est sa fonction même, vient se cacher derrière ses personnages. Même s'il parle à la première personne, même si ce qu'il raconte est "quasiment autobiographique". Dans un journal, si l'on s'ennuie parfois, c'est parce que la personnalité de l'auteur n'est pas passionnante. On peut le dire ainsi sans prendre trop de risque de se tromper. Et une personnalité ne peut retenir durablement l'attention que si elle n'est ni mesquine ni entièrement autocentrée. Trop d'ego, pas assez d'égal, et le précipité chimique par lequel naît l'émotion de la lecture n'est plus qu'une substance froide et repoussante.
Rien de tel avec Charles Juliet. La marque de cet écrivain, c'est l'élévation de sa pensée, son refus de toute vulgarité. Il est la preuve agissante qu'il n'est pas nécessaire d'être bien pourvu en mauvais sentiments pour prétendre faire de la bonne littérature. Grâce à lui, nous voilà rassurés : non l'humanisme n'est pas mort et on a du mal à le trouver "ringard", comme on l'entend et le lit si souvent par les temps qui courent.
Ce journal (je n'ai pas lu les autres tomes, pas encore) est avant tout un journal de rencontres. De lecteurs, d'admirateurs, mais aussi de gens simples qui ne l'ont pas lu, voire d'interlocuteurs péremptoires qui prétendent savoir ce qui est bien ou mal lorsqu'on écrit sans avoir pour autant la moindre idée de ce qu'est l'écriture. Parfois, le diariste en est agacé, voire carrément en colère. Mais, le plus souvent, c'est une empathie qui domine ; et nous, lecteurs, nous sommes naturellement conduits à admirer cette disponibilité, cette patience d'un homme qui a beaucoup souffert, qui a mis longtemps à se construire et dont l'écriture aujourd'hui est entièrement dominée par une puissante force intérieure. L'ego est superficiel, l'écriture de Charles Juliet est profonde jusque dans ses récits de détails ou de petites mésaventures quotidiennes. En refermant le livre, on a la sensation d'avoir quitté un ami. Ce n'est pas si souvent. Si je rencontre Charles Juliet dans la rue un jour, il faudra que je me garde de la tentation de l'aborder comme si nous nous connaissions intimement de longue date. Pas seulement comme si je le connaissais de mon côté à raison de ce qu'il m'a révélé de lui dans son oeuvre ; mais également comme si ce lien ne pouvait être que réciproque, et qu'il sache tout de moi par le seul fait d'avoir lu ses livres et d'avoir été si souvent en résonance avec son propos. Voilà ce que peut, entre autres choses, la littérature.
Tout, dans un journal, dépend de la personnalité vraie de celui qui l'écrit. Le romancier, c'est sa fonction même, vient se cacher derrière ses personnages. Même s'il parle à la première personne, même si ce qu'il raconte est "quasiment autobiographique". Dans un journal, si l'on s'ennuie parfois, c'est parce que la personnalité de l'auteur n'est pas passionnante. On peut le dire ainsi sans prendre trop de risque de se tromper. Et une personnalité ne peut retenir durablement l'attention que si elle n'est ni mesquine ni entièrement autocentrée. Trop d'ego, pas assez d'égal, et le précipité chimique par lequel naît l'émotion de la lecture n'est plus qu'une substance froide et repoussante.
Rien de tel avec Charles Juliet. La marque de cet écrivain, c'est l'élévation de sa pensée, son refus de toute vulgarité. Il est la preuve agissante qu'il n'est pas nécessaire d'être bien pourvu en mauvais sentiments pour prétendre faire de la bonne littérature. Grâce à lui, nous voilà rassurés : non l'humanisme n'est pas mort et on a du mal à le trouver "ringard", comme on l'entend et le lit si souvent par les temps qui courent.
Ce journal (je n'ai pas lu les autres tomes, pas encore) est avant tout un journal de rencontres. De lecteurs, d'admirateurs, mais aussi de gens simples qui ne l'ont pas lu, voire d'interlocuteurs péremptoires qui prétendent savoir ce qui est bien ou mal lorsqu'on écrit sans avoir pour autant la moindre idée de ce qu'est l'écriture. Parfois, le diariste en est agacé, voire carrément en colère. Mais, le plus souvent, c'est une empathie qui domine ; et nous, lecteurs, nous sommes naturellement conduits à admirer cette disponibilité, cette patience d'un homme qui a beaucoup souffert, qui a mis longtemps à se construire et dont l'écriture aujourd'hui est entièrement dominée par une puissante force intérieure. L'ego est superficiel, l'écriture de Charles Juliet est profonde jusque dans ses récits de détails ou de petites mésaventures quotidiennes. En refermant le livre, on a la sensation d'avoir quitté un ami. Ce n'est pas si souvent. Si je rencontre Charles Juliet dans la rue un jour, il faudra que je me garde de la tentation de l'aborder comme si nous nous connaissions intimement de longue date. Pas seulement comme si je le connaissais de mon côté à raison de ce qu'il m'a révélé de lui dans son oeuvre ; mais également comme si ce lien ne pouvait être que réciproque, et qu'il sache tout de moi par le seul fait d'avoir lu ses livres et d'avoir été si souvent en résonance avec son propos. Voilà ce que peut, entre autres choses, la littérature.
mercredi 17 janvier 2018
La Communauté
"Une banlieue difficile en région parisienne", aujourd'hui, cela fait immédiatement penser à la Seine Saint-Denis, ce département désormais désigné par les deux chiffres de son numéro le "neuf-trois". Mais sait-on qu'il existe au coeur des Yvelines, département réputé "aisé", sur le chemin (emprunté par Mitterrand et ses invités en hélicoptère) des chasses présidentielles de Rambouillet, non loin de la vallée de Chevreuse, une "cité" composée comme ses congénères de "barres HLM" et peuplée de ceux qu'on n'appelle plus désormais les "pauvres" ?
Trappes, puisque c'est d'elle qu'il s'agit, a la particularité de ne compter que 32 000 habitants mais d'avoir vu naître ou grandir un certain nombre de personnalités qui ont fait leur chemin... ailleurs : Jamel Debbouze, Omar Sy, Sophia Aram, Nicolas Anelka. On pourrait dire que c'est la "crème" des cités si, en réalité, son histoire et son évolution n'étaient pas "en même temps" emblématiques de l'évolution des banlieues depuis les années soixante jusqu'à nos jours. En choisissant de mener une enquête approfondie sur Trappes et ses habitants, Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin viennent opportunément nous rappeler que les fractures sociales qui traumatisent la France d'aujourd'hui trouvent leur origine dans une série de facteurs historiques, d'erreurs et d'égarements.
Comme beaucoup de cités de banlieue, Trappes a commencé par être un rêve : celui de logements "tout confort" pour ceux qui habitaient les bidonvilles (pour l'essentiel en l'occurrence celui de Nanterre, rasé dans les années 60) ou ceux (comme la famille Sy) logés à l'étroit dans un appartement "de ville" inconfortable et insalubre. Les années 60 étaient celles de l'appel à la main-d'oeuvre immigrée par les industriels français qui mandataient dans les Pays du Maghreb des "recruteurs" chargés de proposer aux futurs ouvriers, trop contents de quitter le bled, emplois et logements dans un pays en pleine expansion. A cette époque, Trappes vivait plutôt bien le mélange de ses habitants (Français et immigrés, juifs, chrétiens et musulmans vivant côte à côte, en bonne intelligence et parfois en bonne amitié) et, en tant que cité ouvrière, elle élisait tout naturellement un maire communiste. Si tout n'était pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, les rôles étaient bien distribués et chacun avait ses repères.
Vint ensuite le regroupement familial, mis en oeuvre sous la présidence Giscard, à la demande des industriels qui entendaient "fidéliser" leurs ouvriers. Mais autant les immigrés de la première génération cherchaient la plupart du temps à se fondre dans le paysage, à se faire oublier, autant la génération suivante, née en France et ne connaissant rien ou très peu de chose du pays d'origine de la famille, devait s'avérer en quête de reconnaissance et de statut. D'où la célèbre "marche des beurs", significative d'un instant de l'histoire où les immigrés et leurs enfants devenus français revendiquaient la fin de la discrimination et l'égalité effective des chances et devant la loi. Très rapidement toutefois, l'échec est patent : l'intégration dans les cités ne se passe pas au mieux, l'ascenseur social est en panne, la mixité sociale se délite ; les classes moyennes et ceux qui ne sont ni immigrés ni descendants d'immigrés fuient des zones de plus en plus délaissées et ghettoïsées. La troisième génération, malgré sa nationalité française, ne se sent pas intégrée et se reconnaît bien moins dans les valeurs républicaines que dans le discours de l'islam politique ou de la "religion authentique" que viennent lui prêcher les Frères musulmans puis les salafistes. Un incident, certes mortel, suffit à embraser toutes les banlieues : c'est en 2005 la mort de deux jeunes, électrocutés alors qu'ils fuyaient la police à Clichy-sous-Bois. Entre-temps, il y a eu l'affaire du voile de Creil, la loi sur les signes religieux ostensibles et la nouvelle fracture entre ceux qui sont "Charlie" et ceux qui estiment ne pas pouvoir soutenir un journal "islamophobe".
A Trappes, c'est un maire socialiste et suppôt en principe de la laïcité qui a obtenu la construction d'une mosquée. Volonté d'apaisement ? Quel est l'avenir de Trappes, alors même que les noms célèbres qui l'ont quittée n'y reviennent pas toujours volontiers ? L'ouvrage n'esquisse pas de solutions, ce n'est pas son propos. Il se contente de raconter ce que l'on pourrait appeler sans ironie une histoire bien française. Celle d'un communautarisme en expansion, d'un "territoire perdu de la République" dont 67 des enfants sont partis faire le djihad. Un mot que le maire, âgé de quatre-vingts ans, refuse de prononcer. "Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde", disait Camus. Ne pas les nommer du tout, n'est-ce pas pire encore ?
Trappes, puisque c'est d'elle qu'il s'agit, a la particularité de ne compter que 32 000 habitants mais d'avoir vu naître ou grandir un certain nombre de personnalités qui ont fait leur chemin... ailleurs : Jamel Debbouze, Omar Sy, Sophia Aram, Nicolas Anelka. On pourrait dire que c'est la "crème" des cités si, en réalité, son histoire et son évolution n'étaient pas "en même temps" emblématiques de l'évolution des banlieues depuis les années soixante jusqu'à nos jours. En choisissant de mener une enquête approfondie sur Trappes et ses habitants, Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin viennent opportunément nous rappeler que les fractures sociales qui traumatisent la France d'aujourd'hui trouvent leur origine dans une série de facteurs historiques, d'erreurs et d'égarements.
Comme beaucoup de cités de banlieue, Trappes a commencé par être un rêve : celui de logements "tout confort" pour ceux qui habitaient les bidonvilles (pour l'essentiel en l'occurrence celui de Nanterre, rasé dans les années 60) ou ceux (comme la famille Sy) logés à l'étroit dans un appartement "de ville" inconfortable et insalubre. Les années 60 étaient celles de l'appel à la main-d'oeuvre immigrée par les industriels français qui mandataient dans les Pays du Maghreb des "recruteurs" chargés de proposer aux futurs ouvriers, trop contents de quitter le bled, emplois et logements dans un pays en pleine expansion. A cette époque, Trappes vivait plutôt bien le mélange de ses habitants (Français et immigrés, juifs, chrétiens et musulmans vivant côte à côte, en bonne intelligence et parfois en bonne amitié) et, en tant que cité ouvrière, elle élisait tout naturellement un maire communiste. Si tout n'était pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, les rôles étaient bien distribués et chacun avait ses repères.
Vint ensuite le regroupement familial, mis en oeuvre sous la présidence Giscard, à la demande des industriels qui entendaient "fidéliser" leurs ouvriers. Mais autant les immigrés de la première génération cherchaient la plupart du temps à se fondre dans le paysage, à se faire oublier, autant la génération suivante, née en France et ne connaissant rien ou très peu de chose du pays d'origine de la famille, devait s'avérer en quête de reconnaissance et de statut. D'où la célèbre "marche des beurs", significative d'un instant de l'histoire où les immigrés et leurs enfants devenus français revendiquaient la fin de la discrimination et l'égalité effective des chances et devant la loi. Très rapidement toutefois, l'échec est patent : l'intégration dans les cités ne se passe pas au mieux, l'ascenseur social est en panne, la mixité sociale se délite ; les classes moyennes et ceux qui ne sont ni immigrés ni descendants d'immigrés fuient des zones de plus en plus délaissées et ghettoïsées. La troisième génération, malgré sa nationalité française, ne se sent pas intégrée et se reconnaît bien moins dans les valeurs républicaines que dans le discours de l'islam politique ou de la "religion authentique" que viennent lui prêcher les Frères musulmans puis les salafistes. Un incident, certes mortel, suffit à embraser toutes les banlieues : c'est en 2005 la mort de deux jeunes, électrocutés alors qu'ils fuyaient la police à Clichy-sous-Bois. Entre-temps, il y a eu l'affaire du voile de Creil, la loi sur les signes religieux ostensibles et la nouvelle fracture entre ceux qui sont "Charlie" et ceux qui estiment ne pas pouvoir soutenir un journal "islamophobe".
A Trappes, c'est un maire socialiste et suppôt en principe de la laïcité qui a obtenu la construction d'une mosquée. Volonté d'apaisement ? Quel est l'avenir de Trappes, alors même que les noms célèbres qui l'ont quittée n'y reviennent pas toujours volontiers ? L'ouvrage n'esquisse pas de solutions, ce n'est pas son propos. Il se contente de raconter ce que l'on pourrait appeler sans ironie une histoire bien française. Celle d'un communautarisme en expansion, d'un "territoire perdu de la République" dont 67 des enfants sont partis faire le djihad. Un mot que le maire, âgé de quatre-vingts ans, refuse de prononcer. "Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde", disait Camus. Ne pas les nommer du tout, n'est-ce pas pire encore ?
mardi 19 décembre 2017
Mécaniques du chaos
Souvent - je me suis même laissé dire que c'était un "conseil" des éditeurs - les titres de livres n'ont pas grand-chose à voir avec leur contenu. Dans une conception contemporaine, ou, si l'on veut, postmoderne de la chose, le titre d'un roman ne devrait surtout pas être "descriptif". "Mécaniques du chaos" échappe résolument à cette conception. Le livre traite très exactement de ce qu'il annonce.
Et c'est bien de l' "effet papillon" qu'il s'agit, tel qu'il fut en son temps énoncé par Karl Lorenz sous une forme qui disait à peu près ceci : le battement des ailes d'un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? Si la proposition prise telle quelle n'est pas aisément vérifiable en tant que loi de la nature, les sociétés contemporaines sont toutes aujourd'hui passées par la case de la mondialisation qui les a rendues interdépendantes les unes des autres. Parfois pour le meilleur, parfois pour le pire.
Le pire, évidemment, c'est le sous-développement, les conflits et le terrorisme. Qu'ils soient archéologue en Libye, diplomate à Malte ou policier en France, les personnages de Daniel Rondeau se croisent dans le vaste monde. Ils ont tous un lien les uns avec les autres : le trafic d'antiquités alimente le terrorisme, la haute finance internationale alimente des circuits d'argent caché qui assurent la survie d'Etats peu recommandables dans lesquels des individus qui ne le sont pas davantage vont pouvoir rivaliser d'imagination pour se livrer aux trafics les plus divers. Parce que "tout est lié", tous sont liés, mais quel jeu jouent-ils exactement ? Car tout est ambigu : quel jeu joue-t-elle exactement, cette Jeannette, belle journaliste entre deux âges qui fut la maîtresse de Khadafi - et qui retourne en Libye, forte de son expérience, pour faire son métier ? Et ce flic français, Bruno, séduisant et séducteur, qui ne se remet pas d'avoir quitté son épouse et prend sa revanche en s'étourdissant de travail, sous les ordres d'un "superflic" tour à tour soutenu et "lâché" par les politiciens, au fil des vicissitudes du pouvoir et des événements ? Evénements où l'on pressent d'emblée la tragédie : le fils d'une famille musulmane bien intégrée, après de brillantes études, devient directeur financier. Il disparaît un jour de son travail, fait croire qu'il est parti en vacances... et occasionne un massacre en se faisant exploser. Scénario horrible mais plausible, de même que le personnage de "Patron M'Bilal", caïd des cités qui règne sur le trafic de drogue et de femmes, alimentant au passage la filière terroriste, est un personnage qui pourrait bien n'être pas très éloigné de la réalité. Il faut mentionner aussi Levent, Turc cultivé et distingué, qui se révélera jouer un redoutable et tragique double jeu. Seul Grimaud, l'archéologue plutôt désabusé, amateur de toutes jeunes filles, échappe quelque peu à la compréhension du lecteur : s'il joue un rôle majeur tout au long du livre et n'est pas radicalement incohérent, tout se passe cependant comme si Daniel Rondeau s'était refusé à nous en donner la clé. Mais la mélancolie qu'il porte en lui et qui est son signe distinctif n'est-elle pas le reflet d'une époque incapable d'entrevoir avec quelque lucidité ce que sera son destin ?
Et c'est bien de l' "effet papillon" qu'il s'agit, tel qu'il fut en son temps énoncé par Karl Lorenz sous une forme qui disait à peu près ceci : le battement des ailes d'un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? Si la proposition prise telle quelle n'est pas aisément vérifiable en tant que loi de la nature, les sociétés contemporaines sont toutes aujourd'hui passées par la case de la mondialisation qui les a rendues interdépendantes les unes des autres. Parfois pour le meilleur, parfois pour le pire.
Le pire, évidemment, c'est le sous-développement, les conflits et le terrorisme. Qu'ils soient archéologue en Libye, diplomate à Malte ou policier en France, les personnages de Daniel Rondeau se croisent dans le vaste monde. Ils ont tous un lien les uns avec les autres : le trafic d'antiquités alimente le terrorisme, la haute finance internationale alimente des circuits d'argent caché qui assurent la survie d'Etats peu recommandables dans lesquels des individus qui ne le sont pas davantage vont pouvoir rivaliser d'imagination pour se livrer aux trafics les plus divers. Parce que "tout est lié", tous sont liés, mais quel jeu jouent-ils exactement ? Car tout est ambigu : quel jeu joue-t-elle exactement, cette Jeannette, belle journaliste entre deux âges qui fut la maîtresse de Khadafi - et qui retourne en Libye, forte de son expérience, pour faire son métier ? Et ce flic français, Bruno, séduisant et séducteur, qui ne se remet pas d'avoir quitté son épouse et prend sa revanche en s'étourdissant de travail, sous les ordres d'un "superflic" tour à tour soutenu et "lâché" par les politiciens, au fil des vicissitudes du pouvoir et des événements ? Evénements où l'on pressent d'emblée la tragédie : le fils d'une famille musulmane bien intégrée, après de brillantes études, devient directeur financier. Il disparaît un jour de son travail, fait croire qu'il est parti en vacances... et occasionne un massacre en se faisant exploser. Scénario horrible mais plausible, de même que le personnage de "Patron M'Bilal", caïd des cités qui règne sur le trafic de drogue et de femmes, alimentant au passage la filière terroriste, est un personnage qui pourrait bien n'être pas très éloigné de la réalité. Il faut mentionner aussi Levent, Turc cultivé et distingué, qui se révélera jouer un redoutable et tragique double jeu. Seul Grimaud, l'archéologue plutôt désabusé, amateur de toutes jeunes filles, échappe quelque peu à la compréhension du lecteur : s'il joue un rôle majeur tout au long du livre et n'est pas radicalement incohérent, tout se passe cependant comme si Daniel Rondeau s'était refusé à nous en donner la clé. Mais la mélancolie qu'il porte en lui et qui est son signe distinctif n'est-elle pas le reflet d'une époque incapable d'entrevoir avec quelque lucidité ce que sera son destin ?
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