"La démesure de la violence verbale est un confort toujours et une carrière parfois" : ainsi s'exprimait Albert Camus. Plus que jamais, à l'heure du buzz, de Twitter et des trolls, cette phrase sonne juste. C'est sous le signe de Camus que la jeune philosophe Marylin Maeso a choisi de se placer pour tenter de réhabiliter le dialogue respectueux avec l'Autre, celui qui suppose d'écouter, d'argumenter et d'accepter les désaccords sans verser tout de suite dans l'injure. Démarche d'autant plus méritoire que l'auteur des "Conspirateurs du silence" avait décidé d'ouvrir un compte Twitter pour y débattre de philosophie... Comme de juste, elle n'a pas tardé à se faire insulter. Fort à propos, elle nous rappelle au passage que cette violence verbale n'est pas la conséquence des réseaux sociaux ; ceux-ci ne font que la faciliter, la rendre, pour ainsi dire, "accessible à tous et à tout moment". Elle ne s'est pas découragée pour autant et a continué à argumenter, notant avec un certain angélisme qu'elle a pu néanmoins avoir quelques échanges intéressants. "Ne tirez pas sur l'oiseau polémiqueur", recommande-t-elle avec esprit. Démarche méritoire. Car je me souviens d'avoir entendu Pierre Assouline, qui tient son fameux blog "la République des livres", affirmer que les réseaux sociaux pouvaient, de nos jours, tenir le rôle autrefois assigné aux "salons littéraires" et autres lieux semblables de sociabilité. Voire ! La lecture de quelques commentaires de ce blog suffit largement à nous convaincre qu'on n'est pas chez Mme de Staël ou Mme du Deffand. On n'est parfois même pas au Café du commerce. Il faudrait songer à un réseau qui interdirait la violence verbale - répondant à la violence en paroles par la violence de l'exclusion - et même, autant que faire se peut, la médiocrité. Un nouveau monde virtuel où l'on ne serait pas tenu de s'approuver, seulement de ne pas se laisser aller à l'injure.
Faire le parti de ceux qui ne sont pas sûrs d'avoir raison : tel est le propos et le pari (camusien, là encore) de Marylin Maeso. On ne peut que trouver la démarche salutaire. Il est seulement regrettable de s'apercevoir, chemin faisant, à quel point la réflexion qui nous est proposée est perméable au brouet du communautarisme. Ainsi, c'est à grand-peine, et au terme d'une démonstration précautionneuse et alambiquée, que l'auteur parvient à critiquer les propos d'Houria Bouteldja ("les Blancs, les Juifs et nous") dont le caractère communautariste et discriminatoire ne fait pourtant aucun doute. S'il faut retisser des valeurs communes, ce que semble dire notre philosophe, est-il pensable de le faire sans promouvoir la laïcité républicaine, seule voie possible pour respecter l'égalité et le droit de chacun de croire ou de ne pas croire ? Pas une seule fois le terme ne figure dans l'ouvrage et c'est très regrettable.
jeudi 9 août 2018
mardi 31 juillet 2018
Elsa Morante, par René de Ceccatty
On le sait bien : tout biographe est confronté à plus d'un écueil. Trop aimer son modèle, l'aduler et ignorer ses défauts ; ou bien, au contraire, le dénigrer (ce n'est pas l'attitude la plus courante, mais cela existe aussi). Il peut exister aussi des biographes qui ne comprennent pas leur sujet. On sait par ailleurs qu'entre les biographies "à l'américaine", foisonnantes des détails les plus infimes, au point d'en être vertigineuses, et les "biographies intellectuelles" à la française, où le quotidien est largement survolé voire ignoré, il existe plus qu'une petite différence.
A quelle catégorie appartient donc la biographie d'Elsa Morante par René de Ceccatty ? Il est difficile, justement, de la classer. Evidemment, comme dans beaucoup de cas, l'on se trouve frustré de ne pas en apprendre davantage sur les origines de l'écrivaine, son enfance et ses années de formation. Assurément, la documentation fait défaut et c'est tellement regrettable si l'on songe, par exemple, que le père d'Elsa pour l'état civil pourrait n'être pas son véritable père ; ce dernier aurait été un facteur (mais oui !) sicilien, Francesco Lo Monaco, lequel aurait engendré également ses frères et soeurs venus après elle. Il est envisageable toutefois que Francesco et la mère d'Elsa, Irma, n'aient fait connaissance qu'après la naissance de cette dernière. Dès lors, elle n'aurait eu que des demi-frères et des demi-soeurs. Elsa affirmait toutefois avec force qu'Augusto n'était pas son père biologique. Que s'était-il passé au juste ? Il semble que le "père officiel", Augusto, ait été soit stérile, soit impuissant, soit homosexuel (ce qui n'est tout de même pas pareil !) et qu'il ait lui-même choisi son "remplaçant". Des origines aussi problématiques ont de quoi marquer un enfant. Mais peut-être tout cela est-il faux. Il est clair en tout cas qu'Elsa avait une tendance à la mythomanie. Mentit-elle sur ses origines ? ou bien sur beaucoup d'autres choses, à cause du caractère problématique de ses origines ? On aurait tant aimé que le biographe pût évoquer ce sujet en beaucoup plus de quatre ou cinq pages.
La formation proprement dite d'Elsa ne fait pas non plus l'objet de grands développements. C'est beaucoup plus loin dans le livre qu'on apprend par exemple qu'elle lisait le français... Ce manque de "détails" rend malaisée la perception de ce qu'était Elsa en tant que personne. Le biographe parle d'abondance des gens qu'elle a connus, qui l'entourèrent, on a même l'impression dans certains passages de dériver vers une biographie de Moravia ou de Pasolini, mais, pour ce qui est de cerner sa personnalité, le lecteur en est souvent réduit à opérer ses propres déductions. Il semble bien, par exemple, qu'elle ait pris de la drogue tout au long de sa vie. Cela avait-il quelque chose à voir avec les scènes violentes, et souvent publiques, dont elle était coutumière ? Et quelle était la cause, quel l'effet ? Le biographe, là aussi, nous laisse sur notre faim. Disons à sa décharge qu'Elsa Morante ne voulait surtout pas être "biographée". Elle entendait que son oeuvre se suffît à elle-même. On s'interroge tout de même : elle qui a fait du rapport avec les enfants un thème central de son livre le plus connu, la Storia, pourquoi ne voulut-elle jamais être mère ? Etait-ce souci obsessionnel de son oeuvre ? Et cette fascination/répulsion pour l'homosexualité chez notre auteur, qu'a-t-elle à nous dire d'Elsa en tant que personne ? Le biographe n'en rajouterait-il pas sous cette rubrique, au nom de sa propre subjectivité ? On voit aussi apparaître dans le récit, à l'âge mûr de la romancière, deux jeunes marins dont elle s'écrie qu'ils "seront les derniers". Qu'est-ce à dire au juste ? Que notre romancière eut le goût des aventures sexuelles avec de jeunes et beaux garçons ? Dans une biographie "factuelle", ceci ne devrait pas être passé sous silence, mais au contraire détaillé et si possible commenté. Si, au contraire, l'approche est plutôt intellectuelle et littéraire, cela n'a à l'inverse rigoureusement aucune importance. Dommage que l'auteur n'ait pas su choisir entre les deux options.
Le biographe ne semble pas non plus décidé à aimer ou non les romans d'Elsa. Il en tient pour "l'Ile d'Arturo", à l'encontre de "la Storia". Pourquoi pas ? Bien que personnellement je n'aie que moyennement apprécié le premier, à cause de son absence de parti pris clair, son oscillation en somme, entre roman réaliste et fable. René de Ceccatty reproche à Elsa Morante un style plus souvent qu'à son tour didactique et démonstratif. Elle a manqué d' "editing", se laisse-t-il aller à dire. Elle ne serait pas, en somme, le si grand écrivain que certains ont voulu voir en elle. Parce qu'elle était trop mondaine ? Parce qu'en elle le "personnage" de la vie littéraire et intellectuelle italienne a pris le pas sur la créatrice, en dépit de toutes ses affirmations contraires ? Ou bien, plus simplement, parce qu'elle qui se voulait une intellectuelle, elle que la comparaison avec Simone de Beauvoir flattait, la postérité littéraire la retiendra surtout comme l'auteur de "la Storia", grand roman populaire, immense succès public aux allures de mélo et aux tirades historiques quelque peu scolaires ? Je retiendrai sans doute, pour ma part, la question d'un rapport problématique avec ce que l'on peut appeler (bien que l'appellation ne soit pas sans équivoque) la modernité. Pas plus que Pasolini (qui aurait sans doute été effrayé par le mouvement actuel "transgenre"), Elsa Morante n'apparaît détachée ("détachable", faudrait-il dire) de certains préjugés que le registre de l'opinion commune contemporaine trouverait déplacés, voire insupportables. Transgresser, oui ; mais imaginer que cette transgression puisse se résoudre en une nouvelle "normalité heureuse", ça n'était manifestement pas pour elle. Femme libre elle-même, elle ne milita guère pour la libération des autres femmes. Il était inutile de la pousser dans ses retranchements pour lui faire dire qu'elle n'était pas féministe. Ce sont ces traits de caractère que, comme son biographe sans doute, nous ne pouvons considérer aujourd'hui sans ce qu'il faut bien appeler, à tout le moins, une certaine contrariété.
A quelle catégorie appartient donc la biographie d'Elsa Morante par René de Ceccatty ? Il est difficile, justement, de la classer. Evidemment, comme dans beaucoup de cas, l'on se trouve frustré de ne pas en apprendre davantage sur les origines de l'écrivaine, son enfance et ses années de formation. Assurément, la documentation fait défaut et c'est tellement regrettable si l'on songe, par exemple, que le père d'Elsa pour l'état civil pourrait n'être pas son véritable père ; ce dernier aurait été un facteur (mais oui !) sicilien, Francesco Lo Monaco, lequel aurait engendré également ses frères et soeurs venus après elle. Il est envisageable toutefois que Francesco et la mère d'Elsa, Irma, n'aient fait connaissance qu'après la naissance de cette dernière. Dès lors, elle n'aurait eu que des demi-frères et des demi-soeurs. Elsa affirmait toutefois avec force qu'Augusto n'était pas son père biologique. Que s'était-il passé au juste ? Il semble que le "père officiel", Augusto, ait été soit stérile, soit impuissant, soit homosexuel (ce qui n'est tout de même pas pareil !) et qu'il ait lui-même choisi son "remplaçant". Des origines aussi problématiques ont de quoi marquer un enfant. Mais peut-être tout cela est-il faux. Il est clair en tout cas qu'Elsa avait une tendance à la mythomanie. Mentit-elle sur ses origines ? ou bien sur beaucoup d'autres choses, à cause du caractère problématique de ses origines ? On aurait tant aimé que le biographe pût évoquer ce sujet en beaucoup plus de quatre ou cinq pages.
La formation proprement dite d'Elsa ne fait pas non plus l'objet de grands développements. C'est beaucoup plus loin dans le livre qu'on apprend par exemple qu'elle lisait le français... Ce manque de "détails" rend malaisée la perception de ce qu'était Elsa en tant que personne. Le biographe parle d'abondance des gens qu'elle a connus, qui l'entourèrent, on a même l'impression dans certains passages de dériver vers une biographie de Moravia ou de Pasolini, mais, pour ce qui est de cerner sa personnalité, le lecteur en est souvent réduit à opérer ses propres déductions. Il semble bien, par exemple, qu'elle ait pris de la drogue tout au long de sa vie. Cela avait-il quelque chose à voir avec les scènes violentes, et souvent publiques, dont elle était coutumière ? Et quelle était la cause, quel l'effet ? Le biographe, là aussi, nous laisse sur notre faim. Disons à sa décharge qu'Elsa Morante ne voulait surtout pas être "biographée". Elle entendait que son oeuvre se suffît à elle-même. On s'interroge tout de même : elle qui a fait du rapport avec les enfants un thème central de son livre le plus connu, la Storia, pourquoi ne voulut-elle jamais être mère ? Etait-ce souci obsessionnel de son oeuvre ? Et cette fascination/répulsion pour l'homosexualité chez notre auteur, qu'a-t-elle à nous dire d'Elsa en tant que personne ? Le biographe n'en rajouterait-il pas sous cette rubrique, au nom de sa propre subjectivité ? On voit aussi apparaître dans le récit, à l'âge mûr de la romancière, deux jeunes marins dont elle s'écrie qu'ils "seront les derniers". Qu'est-ce à dire au juste ? Que notre romancière eut le goût des aventures sexuelles avec de jeunes et beaux garçons ? Dans une biographie "factuelle", ceci ne devrait pas être passé sous silence, mais au contraire détaillé et si possible commenté. Si, au contraire, l'approche est plutôt intellectuelle et littéraire, cela n'a à l'inverse rigoureusement aucune importance. Dommage que l'auteur n'ait pas su choisir entre les deux options.
Le biographe ne semble pas non plus décidé à aimer ou non les romans d'Elsa. Il en tient pour "l'Ile d'Arturo", à l'encontre de "la Storia". Pourquoi pas ? Bien que personnellement je n'aie que moyennement apprécié le premier, à cause de son absence de parti pris clair, son oscillation en somme, entre roman réaliste et fable. René de Ceccatty reproche à Elsa Morante un style plus souvent qu'à son tour didactique et démonstratif. Elle a manqué d' "editing", se laisse-t-il aller à dire. Elle ne serait pas, en somme, le si grand écrivain que certains ont voulu voir en elle. Parce qu'elle était trop mondaine ? Parce qu'en elle le "personnage" de la vie littéraire et intellectuelle italienne a pris le pas sur la créatrice, en dépit de toutes ses affirmations contraires ? Ou bien, plus simplement, parce qu'elle qui se voulait une intellectuelle, elle que la comparaison avec Simone de Beauvoir flattait, la postérité littéraire la retiendra surtout comme l'auteur de "la Storia", grand roman populaire, immense succès public aux allures de mélo et aux tirades historiques quelque peu scolaires ? Je retiendrai sans doute, pour ma part, la question d'un rapport problématique avec ce que l'on peut appeler (bien que l'appellation ne soit pas sans équivoque) la modernité. Pas plus que Pasolini (qui aurait sans doute été effrayé par le mouvement actuel "transgenre"), Elsa Morante n'apparaît détachée ("détachable", faudrait-il dire) de certains préjugés que le registre de l'opinion commune contemporaine trouverait déplacés, voire insupportables. Transgresser, oui ; mais imaginer que cette transgression puisse se résoudre en une nouvelle "normalité heureuse", ça n'était manifestement pas pour elle. Femme libre elle-même, elle ne milita guère pour la libération des autres femmes. Il était inutile de la pousser dans ses retranchements pour lui faire dire qu'elle n'était pas féministe. Ce sont ces traits de caractère que, comme son biographe sans doute, nous ne pouvons considérer aujourd'hui sans ce qu'il faut bien appeler, à tout le moins, une certaine contrariété.
samedi 28 juillet 2018
Le Calice et l'Epée
On m'avait dit merveilles de Riane Eisler. Et le fait qu'elle soit peu connue en France, peu référencée et que j'aie eu un peu de mal à me procurer en français "le Calice et l'Epée", pas disponible depuis assez longtemps semble-t-il, m'avait fait penser qu'elle était peut-être traité injustement sous nos latitudes en raison de la "concurrence déloyale" qu'elle pourrait faire à la "French theory" et à ses suppôts. Opinion certainement très hâtive.
La thèse anthropologique de Riane Eisler est au fond assez simple : il aurait existé, essentiellement à la fin du néolithique, des sociétés "gylaniques" (c'est le terme qu'elle invente pour s'opposer à celui d' "andocratique") dans lesquelles femmes et hommes collaboraient sans qu'un sexe domine l'autre. Ces sociétés n'étaient pas guerrières. Elles correspondent au mythe de l'Age d'or tel qu'a pu l'exprimer Hésiode. On en a un exemple, selon elle, dans la civilisation minoenne, ou encore dans celle de Çatal Höyük. Sont arrivés, ensuite, les Kurgan. Ils ont apporté la violence, la guerre - et l'inégalité des sexes, l'oppression des femmes par les hommes. Depuis lors, la femme a un rôle et un statut inférieurs et toutes les tragédies de l'Histoire viennent de là.
Riane Eisler plaide donc contre la société de domination, en faveur d'une société de coopération. Ce qu'elle écrit n'est pas seulement une analyse du passé mais une projection dans un futur souhaitable et souhaité. Elle ne se cantonne donc pas à un rôle d'observation et de description. On peut penser que, ce faisant, elle ne renforce pas nécessairement son propos. Mais, surtout, deux choses me gênent dans la démarche qui préside à l'écriture de son livre :
- d'une part, elle essentialise certaines qualités "féminines" (la douceur, la compréhension, le soin) et en fait des éléments de base pour une vie meilleure, alors qu'il s'agit de caractéristiques essentiellement culturelles, liées précisément à l'état d'infériorité dans laquelle la femme a été maintenue ; si la femme devenait l'égale de l'homme, ces "qualités" seraient à peu près également partagées entre les sexes, et comment imaginer, dès lors, qu'on puisse s'appuyer sur elles pour transformer la société ?
- d'autre part, elle fait un peu trop facilement référence à l'irrationnel, à la mystique, au spirituel (là encore, qui seraient le propre des femmes, et permettraient se s'affranchir d'une rationalité oppressive) ; lorsqu'elle cite par exemple le physicien Fritjof Capra comme s'il était un scientifique à la démarche incontestable, le moins qu'on puisse dire est qu'elle va vite en besogne et que sa démonstration y perd.
En définitive, c'est un livre qu'on a envie d'aimer et d'admirer tant la thèse qu'il promeut semble séduisante. Mais qui peine à convaincre, tant ses faiblesses et ses errements méthodologiques sont difficiles à laisser de côté. Son propos n'est guère compatible non plus avec tout ce qu'ont développé les féministes contemporaines à propos de la variabilité du genre. La séparation des sexes, pour Riane Eisler, reste une donnée irréfragable ; or, trente ans après la parution du Calice et l'Epée la pensée contemporaine a complètement abandonné cette vision dichotomique et il n'est donc pas surprenant qu'elle ait quelque peu délaissé Riane Eisler.
La thèse anthropologique de Riane Eisler est au fond assez simple : il aurait existé, essentiellement à la fin du néolithique, des sociétés "gylaniques" (c'est le terme qu'elle invente pour s'opposer à celui d' "andocratique") dans lesquelles femmes et hommes collaboraient sans qu'un sexe domine l'autre. Ces sociétés n'étaient pas guerrières. Elles correspondent au mythe de l'Age d'or tel qu'a pu l'exprimer Hésiode. On en a un exemple, selon elle, dans la civilisation minoenne, ou encore dans celle de Çatal Höyük. Sont arrivés, ensuite, les Kurgan. Ils ont apporté la violence, la guerre - et l'inégalité des sexes, l'oppression des femmes par les hommes. Depuis lors, la femme a un rôle et un statut inférieurs et toutes les tragédies de l'Histoire viennent de là.
Riane Eisler plaide donc contre la société de domination, en faveur d'une société de coopération. Ce qu'elle écrit n'est pas seulement une analyse du passé mais une projection dans un futur souhaitable et souhaité. Elle ne se cantonne donc pas à un rôle d'observation et de description. On peut penser que, ce faisant, elle ne renforce pas nécessairement son propos. Mais, surtout, deux choses me gênent dans la démarche qui préside à l'écriture de son livre :
- d'une part, elle essentialise certaines qualités "féminines" (la douceur, la compréhension, le soin) et en fait des éléments de base pour une vie meilleure, alors qu'il s'agit de caractéristiques essentiellement culturelles, liées précisément à l'état d'infériorité dans laquelle la femme a été maintenue ; si la femme devenait l'égale de l'homme, ces "qualités" seraient à peu près également partagées entre les sexes, et comment imaginer, dès lors, qu'on puisse s'appuyer sur elles pour transformer la société ?
- d'autre part, elle fait un peu trop facilement référence à l'irrationnel, à la mystique, au spirituel (là encore, qui seraient le propre des femmes, et permettraient se s'affranchir d'une rationalité oppressive) ; lorsqu'elle cite par exemple le physicien Fritjof Capra comme s'il était un scientifique à la démarche incontestable, le moins qu'on puisse dire est qu'elle va vite en besogne et que sa démonstration y perd.
En définitive, c'est un livre qu'on a envie d'aimer et d'admirer tant la thèse qu'il promeut semble séduisante. Mais qui peine à convaincre, tant ses faiblesses et ses errements méthodologiques sont difficiles à laisser de côté. Son propos n'est guère compatible non plus avec tout ce qu'ont développé les féministes contemporaines à propos de la variabilité du genre. La séparation des sexes, pour Riane Eisler, reste une donnée irréfragable ; or, trente ans après la parution du Calice et l'Epée la pensée contemporaine a complètement abandonné cette vision dichotomique et il n'est donc pas surprenant qu'elle ait quelque peu délaissé Riane Eisler.
samedi 2 juin 2018
Croire aux forces de l'esprit
C'était le 31 décembre 1994. Le Mur de Berlin était tombé mais pas encore les Tours jumelles. On avait déjà accoutumé d'appeler "Tonton" le Président de la République, avec l'affection un peu dédaigneuse que l'on voue à quelqu'un qu'on connaît bien, dont on a bien repéré les défauts et dont on sait aussi qu'il appartient à une époque révolue. De fait, ce soir-là, François Mitterrand présente ses voeux de nouvelle année aux Français. Ce sont les derniers. Il ne se représentera pas, il est malade, il le sait et sait aussi qu'il a déjà eu de la chance de pouvoir tenir jusque-là. Une phrase, surprenante dans sa bouche, se glisse dans son discours : "Je crois aux forces de l'esprit". Qu'est-ce à dire ? Qu'une fois mort, son fantôme viendra errer parmi les ors de la République ? Qu'il se réincarnera en un autre dirigeant politique ? Que la manière dont il a exercé sa fonction marquera pour longtemps la vie publique française ? Que sa conversion, lui que l'on pensait sinon athée du moins agnostique, est en cours, qu'elle a peut-être déjà eu lieu ?
Marie de Hennezel est devant son poste et la phrase ne l'étonne pas. Elle connaît Mitterrand, elle a été sa confidente pendant plusieurs années. Ils ont peu parlé de leurs vies personnelles, mais beaucoup de la spiritualité et de la mort, deux thèmes fortement liés. Mitterrand n'était pas "religieux" au sens d'une pratique collective qui exclut, la plupart du temps, la relation directe avec la divinité ; on ne s'adresse en effet à celle-ci que par l'intercession d'un clergé. Mais il croyait à une énergie non mesurable et non physique, qui peut tout particulièrement loger en certains lieux : la Roche de Solutré, Vézelay ou Bibracte. Ou en nous-mêmes. En cela il était spirituel.
Marie de Hennezel, psychothérapeute jungienne, se voit confier par le Président l'ouverture du premier centre de soins palliatifs à Paris. Il s'agit de rompre un tabou. La médecine est là pour guérir, certes, mais lorsque tout est perdu elle doit aussi soulager les souffrances du patient et de ses proches, permettre une mort dans la dignité. Celle-ci est parfois incompatible avec l'acharnement à maintenir en vie. La médecine a mis longtemps à le comprendre et à l'accepter. Aujourd'hui encore, les débats sur la fin de vie font rage.
Ce livre est donc à la fois le récit des rencontres de l'auteur avec Fraçois Mitterrand autour de la spiritualité (tel que l'on connaît Mitterrand, il devait bien être un peu amoureux de l'auteur, mais apparemment il ne s'est rien passé entre eux, d'autant qu'au cours d'un voyage officiel elle est tombée amoureuse de son interprète) et celle du changement de notre regard sur la fin de vie des grands malades. Marie de Hennezel passe d'un registre à l'autre avec grâce et naturel. Elle ne nous dit pas tout, on le sent bien, mais elle nous propose de belles réflexions sur notre rapport à la mort et sur l'existence de ces "forces de l'esprit" qui donnent leur titre au livre.
Marie de Hennezel est devant son poste et la phrase ne l'étonne pas. Elle connaît Mitterrand, elle a été sa confidente pendant plusieurs années. Ils ont peu parlé de leurs vies personnelles, mais beaucoup de la spiritualité et de la mort, deux thèmes fortement liés. Mitterrand n'était pas "religieux" au sens d'une pratique collective qui exclut, la plupart du temps, la relation directe avec la divinité ; on ne s'adresse en effet à celle-ci que par l'intercession d'un clergé. Mais il croyait à une énergie non mesurable et non physique, qui peut tout particulièrement loger en certains lieux : la Roche de Solutré, Vézelay ou Bibracte. Ou en nous-mêmes. En cela il était spirituel.
Marie de Hennezel, psychothérapeute jungienne, se voit confier par le Président l'ouverture du premier centre de soins palliatifs à Paris. Il s'agit de rompre un tabou. La médecine est là pour guérir, certes, mais lorsque tout est perdu elle doit aussi soulager les souffrances du patient et de ses proches, permettre une mort dans la dignité. Celle-ci est parfois incompatible avec l'acharnement à maintenir en vie. La médecine a mis longtemps à le comprendre et à l'accepter. Aujourd'hui encore, les débats sur la fin de vie font rage.
Ce livre est donc à la fois le récit des rencontres de l'auteur avec Fraçois Mitterrand autour de la spiritualité (tel que l'on connaît Mitterrand, il devait bien être un peu amoureux de l'auteur, mais apparemment il ne s'est rien passé entre eux, d'autant qu'au cours d'un voyage officiel elle est tombée amoureuse de son interprète) et celle du changement de notre regard sur la fin de vie des grands malades. Marie de Hennezel passe d'un registre à l'autre avec grâce et naturel. Elle ne nous dit pas tout, on le sent bien, mais elle nous propose de belles réflexions sur notre rapport à la mort et sur l'existence de ces "forces de l'esprit" qui donnent leur titre au livre.
samedi 26 mai 2018
Homo deus
Yuval Noah Harari excelle dans la métaphore. Son livre en regorge et c'est la manière qu'il a de nous surprendre sans cesse et de retenir notre lecture : il nous chatouille et nous fait sourire. Il a bien d'autres qualités : quoique universitaire, il ne se laisse pas enfermer dans une spécialité. C'est le futur du monde dans son ensemble qui est son sujet. Non qu'il ait vraiment des idées personnelles et innovatrices à ce propos, mais sait bien capter celles qui sont dans l'air du temps et nous les restituer à sa manière dans une sorte de raisonnement en flux continu. Rendons-lui cette justice aussi : il cite ses sources.
Mais, ainsi troussé à la manière d'un "coup" médiatique s'efforçant de réitérer ce qui s'était produit avec son premier livre, "Sapiens", son ouvrage s'avère décevant. Il faut des centaines de pages pour en arriver enfin à la conclusion : l'avenir appartient probablement à une "religion des données" (le dataïsme) dans laquelle le réseau universel (qu'il nomme "l'internet de tous les objets") sera devenu autonome et concurrencera l'humanité, ce qui ouvrira une toute nouvelle phase de l'histoire. Qui prévaudra alors, de l'intelligence du réseau (supérieure à celle des humains) ou de la conscience ? Précisément, cette question de la conscience humaine et de sa spécificité n'est abordée que furtivement, alors qu'elle est au coeur de toute réflexion prospective. Dommage.
Mais, ainsi troussé à la manière d'un "coup" médiatique s'efforçant de réitérer ce qui s'était produit avec son premier livre, "Sapiens", son ouvrage s'avère décevant. Il faut des centaines de pages pour en arriver enfin à la conclusion : l'avenir appartient probablement à une "religion des données" (le dataïsme) dans laquelle le réseau universel (qu'il nomme "l'internet de tous les objets") sera devenu autonome et concurrencera l'humanité, ce qui ouvrira une toute nouvelle phase de l'histoire. Qui prévaudra alors, de l'intelligence du réseau (supérieure à celle des humains) ou de la conscience ? Précisément, cette question de la conscience humaine et de sa spécificité n'est abordée que furtivement, alors qu'elle est au coeur de toute réflexion prospective. Dommage.
samedi 19 mai 2018
Le Lambeau, de Philippe Lançon
"Laissez les morts enterrer les morts" : cette sentence christique, un peu ambiguë comme souvent, nous invite à regarder du côté des vivants. Oui, mais lesquels ? On se souvient de l'attentat de Charlie Hebdo, le 9 janvier 2015 : les frères Kouachi entrent dans les locaux et descendent tout le monde à coups de kalachnikov. Wolinski, Cabu, Charb et d'autres sont tués, certains s'en sortent indemnes, d'autres sont blessés. Parmi eux, Philippe Lançon, écrivain et chroniqueur à Libération, a le bas du visage arraché par une balle. Pendant qu'il fait semblant d'être mort, il voit à son côté la cervelle de Bernard Maris, son ami l'économiste hétérodoxe, s'écouler hors de son crâne brisé.
Comment survit-on à pareille tragédie ? Grâce à la médecine, d'abord, et à la chirurgie. Philippe Lançon est transporté à la Salpêtrière, pris en charge immédiatement. On l'opère, le réopère. Sa chambre et le bloc opératoire sont devenus sa maison, les policiers armés qui le protègent (il était une victime, il est demeuré une "cible potentielle") sa famille. Des relations d'estime et même d'amitié se nouent avec les soignants, avec les chirurgiens. Philippe Lançon trace ainsi un très beau portrait de femme : celui de sa chirurgienne, Chloé, aussi compétente que passionnée par son métier, ce qui ne l'empêche pas d'apprécier la littérature et l'art. Une femme de caractère, c'est-à-dire pas toujours facile, mais une personne dont on peut dire qu'elle fait l'honneur de son métier.
Et, bien sûr, lorsqu'on est journaliste et écrivain, c'est aussi par l'écriture que l'on se sauve. D'autant plus que, si Lançon est bavard, comme il le dit lui-même, il lui sera interdit de parler pendant les premiers mois après l'accident : il n'a plus de menton, il faut lui greffer un "lambeau" d'os, celui du péroné, et il importe que la greffe prenne, ce qu'elle ne fait pas tout de suite. Il écrit sur des tableaux blancs Velleda, à destination de ses interlocuteurs, sur des cahiers ou carnets pour lui-même et pour les autres. Il finira par écrire le livre que nous venons de lire, sans complaisance et sans volonté d'en découdre. L'empathie est la note dominante de ce récit, et, non, "empathie" n'est pas un gros mot condamné par le politiquement correct. L'empathie est ce par quoi un homme se rattache à l'humanité, l'auteur nous le rappelle et c'est très bien ainsi. Comme il nous rappelle aussi la force possiblement pervertissante de ce qu'il a vécu : C’est en écrivant cette chronique que j’ai pris conscience d’un état que, jusqu’ici, je dissimulais plus ou moins : je ne parvenais plus à évoquer ce que je voyais ou lisais sans le lier ouvertement à mon expérience. Elle devenait le filtre, la vésicule par laquelle tout circulait. Ce qui ne la touchait pas ne me concernait plus ; mais cela posait un nouveau problème, nouveau pour moi : comment faire pour ne pas devenir « vendeur » de cette expérience ? Comment ne pas l’utiliser comme un hochet, une marque, un produit d’appel ou un signe de reconnaissance, mais, au contraire, pour la détacher de moi-même ? La seule solution était non pas de rabâcher cette expérience, mais d’isoler ce qui, en elle, prenait forme, jusqu’à en déposséder celui qui l’avait vécue –ou subie.
C'est donc bien l'écriture qui le sauve et il nous met, nous, lecteurs, à ses côtés et tout près de lui. Indulgence plénière pour ses accès d'égocentrisme, l'incommunicabilité qui s'instaure un moment entre son amie Gabriela et lui et les manières assez brusques dont il semble user par moments avec son entourage. Il y a dans "le Lambeau" quelque chose de définitif sans être tranchant. L'écriture emprunte ses vertus au classicisme sans jamais en prendre la pose. Et à aucun endroit de ce récit ne se dément le sentiment de justesse et de justice qu'éprouve le lecteur. Pour cette raison, un livre marquant.
Comment survit-on à pareille tragédie ? Grâce à la médecine, d'abord, et à la chirurgie. Philippe Lançon est transporté à la Salpêtrière, pris en charge immédiatement. On l'opère, le réopère. Sa chambre et le bloc opératoire sont devenus sa maison, les policiers armés qui le protègent (il était une victime, il est demeuré une "cible potentielle") sa famille. Des relations d'estime et même d'amitié se nouent avec les soignants, avec les chirurgiens. Philippe Lançon trace ainsi un très beau portrait de femme : celui de sa chirurgienne, Chloé, aussi compétente que passionnée par son métier, ce qui ne l'empêche pas d'apprécier la littérature et l'art. Une femme de caractère, c'est-à-dire pas toujours facile, mais une personne dont on peut dire qu'elle fait l'honneur de son métier.
Et, bien sûr, lorsqu'on est journaliste et écrivain, c'est aussi par l'écriture que l'on se sauve. D'autant plus que, si Lançon est bavard, comme il le dit lui-même, il lui sera interdit de parler pendant les premiers mois après l'accident : il n'a plus de menton, il faut lui greffer un "lambeau" d'os, celui du péroné, et il importe que la greffe prenne, ce qu'elle ne fait pas tout de suite. Il écrit sur des tableaux blancs Velleda, à destination de ses interlocuteurs, sur des cahiers ou carnets pour lui-même et pour les autres. Il finira par écrire le livre que nous venons de lire, sans complaisance et sans volonté d'en découdre. L'empathie est la note dominante de ce récit, et, non, "empathie" n'est pas un gros mot condamné par le politiquement correct. L'empathie est ce par quoi un homme se rattache à l'humanité, l'auteur nous le rappelle et c'est très bien ainsi. Comme il nous rappelle aussi la force possiblement pervertissante de ce qu'il a vécu : C’est en écrivant cette chronique que j’ai pris conscience d’un état que, jusqu’ici, je dissimulais plus ou moins : je ne parvenais plus à évoquer ce que je voyais ou lisais sans le lier ouvertement à mon expérience. Elle devenait le filtre, la vésicule par laquelle tout circulait. Ce qui ne la touchait pas ne me concernait plus ; mais cela posait un nouveau problème, nouveau pour moi : comment faire pour ne pas devenir « vendeur » de cette expérience ? Comment ne pas l’utiliser comme un hochet, une marque, un produit d’appel ou un signe de reconnaissance, mais, au contraire, pour la détacher de moi-même ? La seule solution était non pas de rabâcher cette expérience, mais d’isoler ce qui, en elle, prenait forme, jusqu’à en déposséder celui qui l’avait vécue –ou subie.
C'est donc bien l'écriture qui le sauve et il nous met, nous, lecteurs, à ses côtés et tout près de lui. Indulgence plénière pour ses accès d'égocentrisme, l'incommunicabilité qui s'instaure un moment entre son amie Gabriela et lui et les manières assez brusques dont il semble user par moments avec son entourage. Il y a dans "le Lambeau" quelque chose de définitif sans être tranchant. L'écriture emprunte ses vertus au classicisme sans jamais en prendre la pose. Et à aucun endroit de ce récit ne se dément le sentiment de justesse et de justice qu'éprouve le lecteur. Pour cette raison, un livre marquant.
dimanche 13 mai 2018
La Leçon d'allemand, de Siegfried Lenz
Qu'est-ce qui a bien pu amener le jeune Siggi Jepsen dans cette maison de correction au bord de l'Elbe, près de Hambourg ? Nous ne le saurons que dans la dernière partie du livre. La Leçon d'allemand n'est toutefois pas un roman à suspense, en tout cas il transcende cette catégorie puisque c'est à la fois un roman d'apprentissage (dans la grande et belle tradition germanique du Bildungsroman), un roman politique, un roman historique et une analyse psychologique. Mais avant tout sans doute, et plus que tout, un roman philosophique. Ce qui, chez le lecteur français de fiction, pourrait bien éveiller une méfiance conditionnée. Encore davantage si j'ajoute que l'auteur prend avec clarté et détermination des positions humanistes : une attitude vraiment très mal vécue par certains, du côté de chez nous. Voire.
Au centre de "La Leçon d'allemand", il y a le mythe d'Antigone. Retourné comme un gant et transposé à l'époque du nazisme. Pourquoi tant de gens ont-ils "fait leur devoir" en appliquant avec zèle des ordres non seulement absurdes mais qui contenaient la négation de la simple dimension humaine qui permet à la société de rester vivable ? Et pourquoi, au nom de quoi en ont-ils si souvent "rajouté" ? On songe tout de suite, bien sûr, au concept de banalité du mal développé par Hannah Arendt lors du procès Eichmann. Mais le père du narrateur, puisque c'est de lui qu'il s'agit, est un gagne-petit du totalitarisme. Ailleurs, les fours crématoires tournent à plein régime ; lui, il se contente de notifier et de veiller à l'application par le peintre Max Nansen, qui réside dans sa circonscription, d'une "interdiction de peindre" décrétée par les Autorités du Reich. Que le peintre soit son ami lui importe peu et jamais ne l'effleurera l'idée qu'interdire à un peintre de peindre est aussi absurde que de défendre à l'oiseau de chanter. La "bêtise au front de taureau" dans sa banalité policière est parfaitement illustrée par ce personnage de père. Le fils, évidemment, va se révolter à sa manière contre cette insupportable figure de géniteur. Ce faisant, il s'ouvrira à l'art et à l'écriture comme à un merveilleux et indispensable champ de liberté, dans une Allemagne d'après-guerre travaillée par les ambiguïtés et les contradictions tant elle peine à solder le douloureux passé du IIIème Reich (comme on le voit magnifiquement aussi dans "le Liseur" de Bernard Schlink). Dommage seulement que la traduction, approximative et probablement fautive dans bien des cas, ne permette pas de goûter pleinement ce grand livre.
Au centre de "La Leçon d'allemand", il y a le mythe d'Antigone. Retourné comme un gant et transposé à l'époque du nazisme. Pourquoi tant de gens ont-ils "fait leur devoir" en appliquant avec zèle des ordres non seulement absurdes mais qui contenaient la négation de la simple dimension humaine qui permet à la société de rester vivable ? Et pourquoi, au nom de quoi en ont-ils si souvent "rajouté" ? On songe tout de suite, bien sûr, au concept de banalité du mal développé par Hannah Arendt lors du procès Eichmann. Mais le père du narrateur, puisque c'est de lui qu'il s'agit, est un gagne-petit du totalitarisme. Ailleurs, les fours crématoires tournent à plein régime ; lui, il se contente de notifier et de veiller à l'application par le peintre Max Nansen, qui réside dans sa circonscription, d'une "interdiction de peindre" décrétée par les Autorités du Reich. Que le peintre soit son ami lui importe peu et jamais ne l'effleurera l'idée qu'interdire à un peintre de peindre est aussi absurde que de défendre à l'oiseau de chanter. La "bêtise au front de taureau" dans sa banalité policière est parfaitement illustrée par ce personnage de père. Le fils, évidemment, va se révolter à sa manière contre cette insupportable figure de géniteur. Ce faisant, il s'ouvrira à l'art et à l'écriture comme à un merveilleux et indispensable champ de liberté, dans une Allemagne d'après-guerre travaillée par les ambiguïtés et les contradictions tant elle peine à solder le douloureux passé du IIIème Reich (comme on le voit magnifiquement aussi dans "le Liseur" de Bernard Schlink). Dommage seulement que la traduction, approximative et probablement fautive dans bien des cas, ne permette pas de goûter pleinement ce grand livre.
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