Il y a la guerre vue par celui qui la fait, façon « les Croix de Bois » ; la guerre vécue par celui qui ne la fait pas mais qui devrait la faire si elle se faisait : c’est le « Balcon en forêt », de Gracq ; il y a, enfin, la guerre simplement subie : telle est la situation de ces paysans belges qui virent passer chez eux les troupes allemandes parties envahir leur grand voisin d’outre-Rhin et grand ennemi. Déjà en 14… et l’Histoire semble prête à se reproduire.
Les hommes jeunes sont mobilisés. Les femmes font ce que font les femmes quand les hommes ne sont pas là, et même bien souvent quand ils y sont : à peu près tout, y compris attendre et espérer.
L’auteur connaît bien la vie de ces villages. Sa rudesse mais aussi sa richesse. Une certaine manière d’être ensemble, de s’entraider, qui n’empêche pas de faire sentir les différences d’âge, de moyens financiers ou de caractère. L’habitude, aussi, de ne pas se dévoiler entièrement, fût-ce au mari ou à la femme avec qui l’on passera toute sa vie et que l’on portera en terre en ayant gardé pour soi l’essentiel.
Pendant cette « drôle de guerre », un avion de reconnaissance allemand tombe dans la forêt, non loin de Boisferté. L’un des deux militaires, blessé, survit et il est heureux que ce ne soit pas l’autre, le « méchant », le pilote qui a essayé de tirer au revolver sur les villageois venus lui porter secours, puisque, par l’effet de la guerre, le blessé se retrouve prisonnier, sous la garde des gens du village. Un prisonnier bien embarrassant, que l’on nourrit et héberge dans une grange mais avec qui l’on se refuse à familiariser. Certains, du moins…
Il faut aussi faire disparaître l’avion écrasé dans le bois et nettoyer les arbres tombés, comme s’il s’agissait d’une clairière créée à dessein, pour que, si les Allemands reviennent, ils ne soient pas tentés de demander des comptes aux gens de Boisferté sur l’avion abattu et son équipage. Modifier les apparences, réorganiser le visible. Telle est la décision de Cadet, enfant du village, de retour après avoir fait la guerre, fort de son expérience auprès du « Commandant Bill » : désormais, il est celui qui « sait », celui qu’on écoute et à qui l’on obéit. Mais qui est vraiment le « Commandant Bill » ? Est-il vraiment celui qui dicte à Cadet, outre l’avion, de faire disparaître également le prisonnier ? De faux-semblant en faux-semblant, un jeu subtil se fait et se défait, qui mêle la vie rurale, la guerre, l’amour, des choses que l’on cache et que l’on exhibe tour à tour, ce que disent les hommes et ce que taisent les femmes, ou inversement, l’importance de l’hypocrisie et aussi de la maladresse dans les rapports sociaux. Tant de rideaux s’ouvrent ou se déchirent et la Vérité paraît toujours se dérober. Peut-être est-il vain de la chercher encore, dans un roman ou ailleurs.
lundi 27 avril 2009
lundi 13 avril 2009
Grâce et dénuement, d'Alice Ferney
C’est l’envie qui me manque de parler de ce livre. Je n’ai au fond à en dire ni bien ni mal. La collections « un endroit où aller », de la maison « Actes Sud », cette présentation pas prétentieuse, presque un livre de poche, le papier vergé, le préjugé selon quoi on a affaire à un « écrivain de qualité » (autrement dit, un véritable écrivain sans être élitiste), tout cela n’avait rien que d’attrayant. Alice Ferney, en outre, est jeune et représente le type d’auteur que l’on aimerait compter parmi ses amis.
Voilà donc quelques arguments et dès que le livre commence (hormis les deux ou trois premières pages), c’est une sensation d’ennui. Cette histoire de Gitans analphabètes, occupant sans autorisation un terrain en périphérie d’une ville, et auxquels Esther, une jeune femme bien sous tous rapports et « intégrée dans la société », vient rendre visite régulièrement pour faire la lecture à leurs enfants, cette histoire-là m’a paru fadasse et artificielle. Oui, on sait que la lecture peut faire des miracles, que les enfants des Gitans ne vont pas souvent à l’école, que les Maires de bien des villes, de droite ou de gauche, doivent se débrouiller avec le problème des « gens du voyage », si possible sans faire de scandale et en évitant d’y perdre trop d’électeurs. So what ? Certes, Alice Ferney ne tombe pas dans le misérabilisme facile. C’est un bon point pour elle et, du coup, je ne peux pas dire que j’aie détesté ce livre ; pourtant je l’ai trouvé tour à tour terne et artificiel. Pas plus que l’auteur ne peut savoir vraiment de quoi elle parle, ni même s’il est vraiment possible de parler d’un tel sujet, ses mots à elle ne m’ont pas parlé, à moi, lecteur. Tout ce que j’ai à dire pour ma défense, Votre Honneur, c’est que j’ai réellement lu « Grâce et dénuement » de la première à la dernière ligne. C’est pour moi un joli titre gâté.
Voilà donc quelques arguments et dès que le livre commence (hormis les deux ou trois premières pages), c’est une sensation d’ennui. Cette histoire de Gitans analphabètes, occupant sans autorisation un terrain en périphérie d’une ville, et auxquels Esther, une jeune femme bien sous tous rapports et « intégrée dans la société », vient rendre visite régulièrement pour faire la lecture à leurs enfants, cette histoire-là m’a paru fadasse et artificielle. Oui, on sait que la lecture peut faire des miracles, que les enfants des Gitans ne vont pas souvent à l’école, que les Maires de bien des villes, de droite ou de gauche, doivent se débrouiller avec le problème des « gens du voyage », si possible sans faire de scandale et en évitant d’y perdre trop d’électeurs. So what ? Certes, Alice Ferney ne tombe pas dans le misérabilisme facile. C’est un bon point pour elle et, du coup, je ne peux pas dire que j’aie détesté ce livre ; pourtant je l’ai trouvé tour à tour terne et artificiel. Pas plus que l’auteur ne peut savoir vraiment de quoi elle parle, ni même s’il est vraiment possible de parler d’un tel sujet, ses mots à elle ne m’ont pas parlé, à moi, lecteur. Tout ce que j’ai à dire pour ma défense, Votre Honneur, c’est que j’ai réellement lu « Grâce et dénuement » de la première à la dernière ligne. C’est pour moi un joli titre gâté.
dimanche 5 avril 2009
Amour profanes, de Joyce Carol Oates
Découvrir un écrivain, le lire pour la première fois est toujours une aventure. Pourquoi celui-là plutôt qu’un autre ? Les conseils des amis sont déterminants, comme les articles de journaux, mais aussi une foule d’autres choses beaucoup plus contingentes : on a découvert le livre chez un bouquiniste, bien caché, et on a eu l’impression que c’est à nous qu’il se destinait (car il en est des livres comme des chats : ils peuvent choisir à l’avance leur maître sans le connaître), sa couverture ou son titre correspondait à notre humeur du moment, l’odeur du papier était attirante, une phrase lue au hasard nous a paru sonner juste ou promettre de nous entraîner dans un univers où nous avions envie d’aller.
La couverture rose d’ « Amours profanes » appartient au genre démodé et, en la voyant chez un bouquiniste de Genève, je me suis probablement senti en retard d’un écrivain, d’une écrivaine plutôt, dont les critiques saluent chaque nouvel opus ; il est vrai aussi que l’on avait parlé d’elle pour le Prix Nobel de l’an dernier, finalement attribué à Le Clézio.
« Amour profanes » appartient au genre, assez répandu en terre anglo-saxonne et relativement peu exporté, du campus novel. Mais là où David Lodge nous amuse avec ses histoires d’universitaires jaloux, amoureux, parfois mesquins, qu’il jette avec une jubiliation mal disimulée dans des aventures rocambolesques, Joyce Carol Oates, elle, interprète plutôt sa partition dans le registre sociologique et psychanalytique. Pour autant, en bonne américaine, elle n’oublie pas d’être efficace et de faire défiler devant nous de nombreux personnages dans une multitude de situations. Son talent est de jouer avec le pathétique et le ridicule, tout en évitant – certes, de peu, mais c’est ce peu-là qui fait toute la différence – la posture du caricaturiste. On sent le métier d’écrivain, au meilleur sens du terme : le récit est la plupart du temps brillant et maîtrisé, mais il ne dissimule pas toujours bien ses ficelles (une certaine manière, par exemple, de relancer l’intérêt pour un personnage en le précipitant dans un rôle à contre-emploi) ni certains moments d’étiage. On aimerait que ce soit plus bref, plus incisif ; on se dit qu’avec l’apport d’autres matériaux, puisés peut-être dans d’autres livres, Joyce Carol Oates aurait pu nous gratifier d’un chef-d’œuvre. Mais je ne connais pour l’instant pas assez cette romancière pour savoir si cette intuition peut être juste. Il me reste à dénicher d’autres livres d’elle. Retour prochain chez les bouquinistes, dans les boutiques ou sur internet.
La couverture rose d’ « Amours profanes » appartient au genre démodé et, en la voyant chez un bouquiniste de Genève, je me suis probablement senti en retard d’un écrivain, d’une écrivaine plutôt, dont les critiques saluent chaque nouvel opus ; il est vrai aussi que l’on avait parlé d’elle pour le Prix Nobel de l’an dernier, finalement attribué à Le Clézio.
« Amour profanes » appartient au genre, assez répandu en terre anglo-saxonne et relativement peu exporté, du campus novel. Mais là où David Lodge nous amuse avec ses histoires d’universitaires jaloux, amoureux, parfois mesquins, qu’il jette avec une jubiliation mal disimulée dans des aventures rocambolesques, Joyce Carol Oates, elle, interprète plutôt sa partition dans le registre sociologique et psychanalytique. Pour autant, en bonne américaine, elle n’oublie pas d’être efficace et de faire défiler devant nous de nombreux personnages dans une multitude de situations. Son talent est de jouer avec le pathétique et le ridicule, tout en évitant – certes, de peu, mais c’est ce peu-là qui fait toute la différence – la posture du caricaturiste. On sent le métier d’écrivain, au meilleur sens du terme : le récit est la plupart du temps brillant et maîtrisé, mais il ne dissimule pas toujours bien ses ficelles (une certaine manière, par exemple, de relancer l’intérêt pour un personnage en le précipitant dans un rôle à contre-emploi) ni certains moments d’étiage. On aimerait que ce soit plus bref, plus incisif ; on se dit qu’avec l’apport d’autres matériaux, puisés peut-être dans d’autres livres, Joyce Carol Oates aurait pu nous gratifier d’un chef-d’œuvre. Mais je ne connais pour l’instant pas assez cette romancière pour savoir si cette intuition peut être juste. Il me reste à dénicher d’autres livres d’elle. Retour prochain chez les bouquinistes, dans les boutiques ou sur internet.
mercredi 25 mars 2009
Ziana, de Maurice Couturier
La guerre d’Algérie n’en finit pas de revenir hanter l’époque d’aujourd’hui. Presque un demi-siècle a passé ; et les jeunes gens de l’époque, au crépuscule de leur vie, interrogent leur passé. Les tabous de la mémoire immédiate sont tombés mais les plaies se rouvrent facilement : ce Pays entretient avec la France une puissante relation d’amour-haine. Et peut-être, ce sentiment contradictoire est-il aussi celui qui caractérise le Narrateur de Maurice Couturier : oui, cette guerre coloniale a été une infamie, mais aujourd’hui, l’intégrisme islamique est une autre face de l’intolérable.
Une lettre retrouvée dans les pages d’un livre rappelle au Narrateur comment, jeune militaire au moment des accords d’Evian, il avait assisté à la transition entre l’administration coloniale et l’administration de la nouvelle Nation indépendante. Et comment ce passage s’est fait dans la défiance réciproque, les malentendus et les désirs de vengeance inavoués.
C’est une lettre trouvée entre les pages d’un livre qui provoque ce retour en arrière. Elle évoque la mémoire d’Olivier, le meilleur ami du Narrateur, mort mystérieusement sur la plage une nuit, près du casernement. Un peu naïf, sans doute très romantique, Olivier était tombé amoureux de Leila, une jeune infirmière algérienne qui venait donner des soins au dispensaire. Le Narrateur, devenu entre-temps journaliste, va donc partir à la recherche de la famille d’Olivier, des gens assez peu faciles et avec lesquels les rapports s’avéreront plutôt embrouillés. Ce faisant, il trouvera aussi Leila, et, sur son chemin, les islamistes d’aujourd’hui et leur violence aveugle contre les valeurs occidentales. L’histoire comme un cycle de violences qui se répondent les unes aux autres, et au milieu de cela de belles échappées : vers l’amour, la poésie, la littérature. Au travers des rapports de la France et de l’Algérie, et sans doute aussi de sa propre expérience personnelle, c’est cette vision cruelle et sans concessions, mais non pas désespérée, que Maurice Couturier nous propose de l’histoire contemporaine.
Une lettre retrouvée dans les pages d’un livre rappelle au Narrateur comment, jeune militaire au moment des accords d’Evian, il avait assisté à la transition entre l’administration coloniale et l’administration de la nouvelle Nation indépendante. Et comment ce passage s’est fait dans la défiance réciproque, les malentendus et les désirs de vengeance inavoués.
C’est une lettre trouvée entre les pages d’un livre qui provoque ce retour en arrière. Elle évoque la mémoire d’Olivier, le meilleur ami du Narrateur, mort mystérieusement sur la plage une nuit, près du casernement. Un peu naïf, sans doute très romantique, Olivier était tombé amoureux de Leila, une jeune infirmière algérienne qui venait donner des soins au dispensaire. Le Narrateur, devenu entre-temps journaliste, va donc partir à la recherche de la famille d’Olivier, des gens assez peu faciles et avec lesquels les rapports s’avéreront plutôt embrouillés. Ce faisant, il trouvera aussi Leila, et, sur son chemin, les islamistes d’aujourd’hui et leur violence aveugle contre les valeurs occidentales. L’histoire comme un cycle de violences qui se répondent les unes aux autres, et au milieu de cela de belles échappées : vers l’amour, la poésie, la littérature. Au travers des rapports de la France et de l’Algérie, et sans doute aussi de sa propre expérience personnelle, c’est cette vision cruelle et sans concessions, mais non pas désespérée, que Maurice Couturier nous propose de l’histoire contemporaine.
dimanche 22 mars 2009
Un garçon parfait, d'Alain Claude Sulzer
En quoi ce garçon est-il parfait ? Ce Jacob, venu d’Allemagne pour travailler dans un palace en Suisse, sur le bord du lac de Brienz, va en tout cas susciter les passions : celle d’Ernest, tout d’abord, homme solitaire et renfermé, parfait sans doute lui aussi à sa manière, puis celle du grand écrivain Julius Klinger, homme plutôt hautain et sûr de lui, peu soucieux de dévoiler ses plus secrets désirs à son public et à sa famille. Sous son apparente perfection, Jacob ne s’embarrasse pas de scrupules et, à force de non-dits et de doubles jeux se préparent les ingrédients du drame. Et le drame aura lieu, bien sûr ; issu du silence, il retournera au silence. Tout en nuances et en demi-teintes, le récit d’Alain Claude Sulzer est fait de multiples retours en arrière, d’images qui se télescopent, pour offrir au lecteur, sans jamais juger ni prendre parti, un vrai moment de littérature, c’est-à-dire un questionnement angoissé sur le mystère des corps et des cœurs, l’étrangeté de toute existence et l’impossibilité, peut-être, de trouver la beauté ailleurs que dans les mots censés l’exprimer. Alain Claude Sulzer est une sorte de Marcel Proust trempé dans l’existentialisme et qui nous ferait partager le désenchantement de sa propre mémoire. Paradoxalement, ses personnages un peu guindés peuvent nous apparaître comme des figures de la postmodernité. La litote serait-elle une figure majeure de notre futur littéraire ?
samedi 21 mars 2009
La trahison de Thomas Spencer, de Philippe Besson
Plus d’un écrivain français est fou d’Amérique. Philippe Besson en fait partie. Le Grand Sud le fascine, c’est comme s’il y avait vécu, et l’on sent à chaque page de « la trahison de Thomas Spencer » que cette histoire de deux amis jumeaux par la date de naissance, que les tragédies de l’Amérique (mais pas seulement elles) finiront par séparer, lui tient à cœur comme si elle était la sienne propre. Oui, on est presque dans l’autobiographie d’un écrivain français devenu américain par pure passion.
Et ce qui rajoute encore à cette sensation d’authenticité, ce sont les « petits faits vrais », les notations sur le vif, les remarques frappantes d’exactitude dont l’auteur émaille chaque page. Pourtant, le style n’est pas très littéraire, un peu trop journalistique à mon goût. On se laisse tout de même prendre à l’intelligence et à la vivacité qu’il déploie. On se plaît assez dans ce livre. D’où vient alors qu’il ne m’ait pas transporté complètement ? D’un décalage, sans doute : Philippe Besson écrit trop propre, trop net, trop tranchant. Son narrateur américain aurait, pour ainsi dire, attrapé les bonnes manières de la bourgeoisie suisse. Les écrivains américains du « deep South » nous avaient habitués au crade, au vulgaire, au désespéré… à côtoyer des personnages « à qui rien ne pouvait plus arriver ». Pas suffisamment « destroy », Philippe Besson ne nourrit pas complètement nos attentes et l’on émerge légèrement frustré de son livre.
Et ce qui rajoute encore à cette sensation d’authenticité, ce sont les « petits faits vrais », les notations sur le vif, les remarques frappantes d’exactitude dont l’auteur émaille chaque page. Pourtant, le style n’est pas très littéraire, un peu trop journalistique à mon goût. On se laisse tout de même prendre à l’intelligence et à la vivacité qu’il déploie. On se plaît assez dans ce livre. D’où vient alors qu’il ne m’ait pas transporté complètement ? D’un décalage, sans doute : Philippe Besson écrit trop propre, trop net, trop tranchant. Son narrateur américain aurait, pour ainsi dire, attrapé les bonnes manières de la bourgeoisie suisse. Les écrivains américains du « deep South » nous avaient habitués au crade, au vulgaire, au désespéré… à côtoyer des personnages « à qui rien ne pouvait plus arriver ». Pas suffisamment « destroy », Philippe Besson ne nourrit pas complètement nos attentes et l’on émerge légèrement frustré de son livre.
jeudi 19 mars 2009
Mars, de Fritz Zorn
« J’avais grandi dans une maison où la vie n’était pas bien vue, car chez nous on aimait à être correct plutôt que vivant ». L’autur, qui signe d’un pseudonyme, est issu d’une famille riche de la « rive droite » du lac de Zurich. Une famille comme il faut (le terme revient à plusieurs reprises sous sa plume, en français), c’est-à-dire bourgeoise, conventionnelle, anticommuniste, opposée à tout ce qui pourrait sembler révolutionnaire, ayant depuis longtemps sombré dans l’ennui abyssal de ses journées indéfiniment calmes, de ses bonnes manières, d’un mode de vie (si le mot « vie » peut avoir une place ici) qui a banni toute passion et n’ose parler ni du sexe ni de la mort, sauf en des termes vides de toute substance.
« J’ai été éduqué à mort » : telle est, en somme, la phrase-pivot du livre. Fritz Zorn (son patronyme choisi signifie « colère » en allemand) est atteint d’un cancer. Il va en mourir et il le sait. Il trouve cela très bien, en tout cas parfaitement nécessaire au vu de l’incapacité à vivre que lui ont inculquée ses parents. Se révolter contre son milieu, devenir lui-même ? Il n’en a pas la force, il peut seulement, lui, le mécréant, imaginer que Dieu existe pour pouvoir lui lancer des cris de haine.
Zorn a pourtant fait des études universitaires et a exercé en tant que professeur. A cette époque, il s’était gagné une certaine popularité à l’université en écrivant des pièces de théâtre représentées par les étudiants. Sans doute est-ce ce « métier » d’écrivain, consolidé à cette époque, qui lui a permis de continuer à écrire avec une certaine cohérence, en dépit de la dégradation de son état mental. Car, il ne faut pas s’y tromper, « Mars » est moins un réquisitoire féroce contre la bourgeoisie en général (et contre la bourgeoisie suisse et zurichoise en particulier) que la description « par l’intérieur » d’un état mental psychotique. Zorn serait en quelque sorte à la schizophrénie ce que le Président Schreiber avait été à la paranoïa. Avec, dans les deux cas, de larges parts d’ombre : cette incapacité d’aimer aucun être, homme ou femme, par laquelle Zorn se décrit lui-même ne serait-elle pas tout bonnement de l’impuissance sexuelle, éventuellement – mais peut-être pas uniquement – d’origine psychologique ?
Fritz Zorn est mort du cancer à l’âge de trente-deux ans, sans avoir connu aucune femme. De lui, nous ne dirons pas qu’il « a vécu » et n’userons d’aucun autre euphémisme. Sa mort lui appartient, il l’a revendiquée avec assez de véhémence. Si elle a quelque chose à nous enseigner, c’est à rester vivants tant que nous sommes en vie. Ce livre sombre, déchirant, où l’on est parfois terriblement mal à l’aise, pourrait bien être une sorte de grille de repérage dans un champ de mines.
« J’ai été éduqué à mort » : telle est, en somme, la phrase-pivot du livre. Fritz Zorn (son patronyme choisi signifie « colère » en allemand) est atteint d’un cancer. Il va en mourir et il le sait. Il trouve cela très bien, en tout cas parfaitement nécessaire au vu de l’incapacité à vivre que lui ont inculquée ses parents. Se révolter contre son milieu, devenir lui-même ? Il n’en a pas la force, il peut seulement, lui, le mécréant, imaginer que Dieu existe pour pouvoir lui lancer des cris de haine.
Zorn a pourtant fait des études universitaires et a exercé en tant que professeur. A cette époque, il s’était gagné une certaine popularité à l’université en écrivant des pièces de théâtre représentées par les étudiants. Sans doute est-ce ce « métier » d’écrivain, consolidé à cette époque, qui lui a permis de continuer à écrire avec une certaine cohérence, en dépit de la dégradation de son état mental. Car, il ne faut pas s’y tromper, « Mars » est moins un réquisitoire féroce contre la bourgeoisie en général (et contre la bourgeoisie suisse et zurichoise en particulier) que la description « par l’intérieur » d’un état mental psychotique. Zorn serait en quelque sorte à la schizophrénie ce que le Président Schreiber avait été à la paranoïa. Avec, dans les deux cas, de larges parts d’ombre : cette incapacité d’aimer aucun être, homme ou femme, par laquelle Zorn se décrit lui-même ne serait-elle pas tout bonnement de l’impuissance sexuelle, éventuellement – mais peut-être pas uniquement – d’origine psychologique ?
Fritz Zorn est mort du cancer à l’âge de trente-deux ans, sans avoir connu aucune femme. De lui, nous ne dirons pas qu’il « a vécu » et n’userons d’aucun autre euphémisme. Sa mort lui appartient, il l’a revendiquée avec assez de véhémence. Si elle a quelque chose à nous enseigner, c’est à rester vivants tant que nous sommes en vie. Ce livre sombre, déchirant, où l’on est parfois terriblement mal à l’aise, pourrait bien être une sorte de grille de repérage dans un champ de mines.
Inscription à :
Articles (Atom)